La présente notule s’inscrit, à la suite de l’ouvrage fondateur de Jean-Yves Guiomar, dans le cadre de travaux sur le bretonisme, courant de pensée dont l'influence historiographique s'est avérée durable et profonde chez les historiens de la Bretagne depuis près de deux siècles. Ont été précédemment examinés des sujets comme la célèbre formule « Bretagne est poésie », dans laquelle nous pensons qu’il convient de reconnaître une expression du bretonisme.
Souvent, trop souvent peut-être, les historiens qui
s’intéressent à la Bretagne, – nous le tout
premier, si l’on veut bien accepter notre candidature à ce titre, – ont tendance à passer par pertes et profits l’œuvre
monumentale d’Arthur de la Borderie (1827-1901), sauf à souligner, d’un point
de vue historiographique, le rôle essentiel qu’elle a joué dans la promotion du
bretonisme, courant de pensée qui préconise de reconnaître dans les différentes
péripéties de l’histoire bretonne jusqu’à la fin du Moyen Âge des sortes de
« répliques » de l’« effet fondateur » de la Bretagne
continentale.
Dès 1856, La Borderie utilisait le terme
« bretoniste » pour désigner les partisans d’un modèle refusant de
pendre en compte l’héritage gallo-romain dans la fondation de la Bretagne armoricaine
: les origines de cette dernière, expliquait-on, étaient à rechercher
exclusivement dans l’installation sur place de Bretons en provenance de l’île
de Bretagne ; phénomène dont le terminus ad quem pouvait être fixé
à la fin du VIe siècle avec l’apparition des mots Britannia
et Britones pour désigner l’ouest de la péninsule et ses habitants. Aurélien
de Courson (1808-1889), qui revendiquait d’être le précurseur de ce modèle
explicatif, rapporte au soutien de ses prétentions que le romaniste Louis Bizeul
(1785-1861) lui avait fait le reproche,
« non sans quelque amertume,
d'avoir entraîné M. de la Borderie dans ‘’un système de bretonisme dont
ce dernier ne pouvait plus, disait-il, se dépêtrer’’ »[1].
Ce système est à l’œuvre chez La Borderie et le
repérer précisément dans les travaux de cet auteur se révèle souvent très utile
pour analyser son propos. Cependant, il faut bien avoir en tête qu’une telle
« grille de lecture », désormais accessible à nos contemporains, n’a
pas été immédiatement proposée aux premières générations de lecteurs ; et aujourd’hui
encore, tout le monde n’ayant pas eu connaissance de l’excellent ouvrage,
bientôt quarantenaire, mais toujours d’actualité, de Jean-Yves Guiomar
(1940-2017)[2], nombreux sans doute sont ceux qui continuent d’ignorer
ce qu’est le bretonisme et les limites du modèle explicatif qu’il propose au
point de vue historiographique. Voilà qui, peut-être, explique que les travaux
de La Borderie, relayés sans contextualisation, ni explication sur la Toile par
de nombreux sites de vulgarisation, fassent aujourd’hui encore l’objet d’un
certain intérêt de la part du grand public ; d’ailleurs les spécialistes
de l’histoire médiévale bretonne, – période plus particulièrement
propice à une approche de type bretoniste, comme on l’a dit, – ont eux-mêmes
longtemps ressenti l’emprise de cet encombrant prédécesseur, comme Michel Denis
(1931-2007) en faisait le constat en 2001 :
Aujourd'hui encore aucun historien de la
Bretagne médiévale ne peut s'abstenir de faire référence à ses travaux[3].
I
Il ne s’agit pas de faire à La Borderie un procès
d’intention, comme si les idéologies, les systèmes, parfois simplement les
modes n’affectaient pas tout autant les historiens d’aujourd’hui que ceux d’hier :
il n’est que de voir ce que le terme woke par exemple, lancé en bonne ou
en mauvaise part dans une discussion entre historiens, peut générer d’effets
déflagrants pour comprendre que reprocher à un historien du passé d’avoir
participé aux débats de son temps n’a évidemment aucun sens. Au contraire, cela
ferait plutôt de La Borderie un bon historien de l’avis de Gauthier Aubert :
Il est devenu habituel de dire du mal de
La Borderie et assurément sa blanche ardeur militante a pu l’éloigner de la
science la plus pure, mais nous lui trouvons une circonstance atténuante en ce
qu’il n’est sans doute pas de bon historien qui soit détaché de son temps, n’en
déplaise à Fénelon[4].
La production historienne à l’instar des autres
productions humaines subit un phénomène d’obsolescence, laquelle, pour être non
programmée, n’en est pas moins inéluctable à terme. C’est donc la popularité
durable dont a bénéficié l’œuvre de La Borderie qui pose question ; mais
reprocher à cet auteur son succès, largement posthume, n’aurait pas plus de
sens que le blâmer d’avoir été de son temps : qu’il ait été à l’origine
d’une bifurcation préjudiciable aux études historiques bretonnes, témoigne
avant tout que sa force de conviction a été plus forte que celle des historiens
qui se sont successivement opposés à lui, à ses disciples et à ses épigones. Ce ne sont donc ni les opinions de La
Borderie, ni ses travaux, évidemment dépassés, qui justifient notre critique,
mais la méthode qu’il a mise en œuvre, car, au-delà de son efficacité, celle-ci pose un véritable problème moral, comme
nous le verrons plus loin.
La Borderie prétendait pallier l’absence presque
totale de documentation directe sur l’ « effet fondateur » dont nous
avons parlé, – l’installation de Bretons insulaires
dans la péninsule armoricaine entre la fin du Ve siècle et le début
du VIIe siècle, – en ayant recours aux sources
hagiographiques, nombreuses, en particulier les vitae de saints dont
nous savons qu’à l’exception du texte le plus ancien sur Samson, – peut-être
de la fin du VIIe ou du début du VIIIe siècle, – elles ont été composées entre le IXe
et le XVe siècle. Autant dire qu’aucun de ces ouvrages, pas même
celui relatif à Samson, ne saurait constituer un témoignage direct sur les
événements concernés, étant très éloignés d’eux dans le temps ; au mieux, ils
ont pu conserver le souvenir de quelques faits, – passés par le filtre « mémoriographique
» des communautés où les saints en question étaient honorés, – qui attestent
l’ancienneté du culte dont ces personnages faisaient l’objet dans les lieux concernés :
nous pouvons observer un tel phénomène à Landévennec par exemple, à propos du
déplacement du monastère originel sur une courte distance, événement intervenu
vers la fin du VIe siècle, rapporté dans le dernier tiers du IXe
siècle par l’hagiographe de Guénolé, Wrdisten, et récemment confirmé par
l’archéologie[5].
*
Le constat, simple, qu’un texte hagiographique nous
renseigne moins sur l’histoire du saint dont il est question que sur l’histoire
de son histoire et moins sur l’époque à laquelle ce saint est supposé avoir
vécu que sur l’époque de rédaction de sa biographie, a été dressé par plusieurs érudits et historiens
contemporains de La Borderie. Ce fut notamment le cas, dès 1850, d’Olivier de
Wismes (1814-1887) qui, lors du congrès de Morlaix de la classe d’archéologie
de l’Association bretonne, rappelait la dimension essentiellement
littéraire des textes hagiographiques et les limites imposées à leur
utilisation par les historiens :
Vouloir, à l'aide des légendes des
saints, refaire sans crainte et sans hésitation l'histoire si obscure et si
confuse des premiers siècles de nos annales, c'est, selon moi, comme si l'on
tentait la même œuvre à l'aide des fables de Geoffroi Montmouth (sic) et
des romans de la Table ronde. C'est simplement à une erreur en substituer une
autre, c'est oublier que la Bretagne fut la patrie de tous ces lais, de tous
ces contes, de tous ces poèmes qui enchantèrent l'Europe du moyen âge ; c'est,
en un mot, faire jouer au roman religieux le rôle qu'on dénie avec raison au
roman historique et guerrier[6].
Wismes
insistait également sur l’époque et les circonstances de la composition des
textes concernés, soulignant la nécessité de procéder à leur
contextualisation :
M.
de la Borderie, je le sais, concède en partie les faits de ces légendes comme
erronés ; mais il veut que du détail nous tirions d'innombrables conséquences
sur l'importance de l'invasion bretonne, ainsi que sur les mœurs et les usages
des pieux et pacifiques conquérants venus de l'île. Eh bien ! je l'avoue,
j'accepterais encore volontiers certains faits conservés par la tradition, tels
que la venue du saint, son nom, le lieu où il a vécu ; mais quant aux détails,
je crois que c'est la partie la moins authentique des légendes, et qu'on en
exagère étrangement la portée. Pour moi, la plupart des légendes ont été, sinon
composées, du moins refaites, réhabillées, translatées en plus duisant
langage, du Xe au XIIe siècle ; et je ne puis
admettre que les moines de cette époque aient su à point nommé, par exemple,
les procédés d'agriculture, de défrichement et de construction des Ve
et VIIe siècles. Bien plutôt il faut, dans la plupart de ces
légendes, admettre les peintures de mœurs comme contemporaines, non des moines
auxquels elles se rapportent, mais de ceux qui en ont écrit les vies dans des
temps fort postérieurs[7].
Wismes, en
conclusion, invitait La Borderie à faire preuve de la même rigueur
méthodologique à l’égard des textes hagiographiques que dans sa réfutation de
la fable de Conan Mériadec :
Que
M. de la Borderie applique à la plupart de nos saints le système de doute et de
savante critique à l'aide duquel il a déchiré la page que toutes nos histoires
de Bretagne consacraient invariablement depuis des siècles aux hauts faits de
Conan-Mériadec, et nous ne doutons pas qu'il n'en vienne à reconnaître que si,
honorés par l'Église, tous les saints dont il nous a, après Albert Le Grand et
Lobineau, renarré à Lorient les poétiques légendes, sont dignes de tous nos
respects, ils ne sont rien moins que personnages ayant joué historiquement un
rôle de valeur haute et surtout bien facilement appréciable à travers l'immense
distance qui nous en sépare[8].
Presque un quart de siècle plus tard, c’est Auguste
Longnon (1844-1911) qui, à son tour, examinant « l'opinion de M. de La Borderie
sur l’origine des évêchés antérieurs à Nomenoë » rappelait la nécessité de
contextualiser la production hagiographique bretonne :
Le savant historien en attribue la
fondation aux Bretons, et il appuie son sentiment sur d'anciennes Vies de
saints, documents dont nous sommes loin de contester l'importance à certains
points de vue, mais qui, lorsqu’il s'agit de l'origine d'institutions, sont
loin d'avoir une valeur décisive, si elles ne sont pas entièrement
contemporaines[9].
Longnon s’en prenait au passage à un autre érudit,
Félix Robiou (1818-1894), professeur à la Faculté des lettres de Rennes, lequel
n’avait pu « échapper au mirage des textes invoqués par M. de la
Borderie » ; mais ceux-ci, s’interrogeait Longnon,
ont-ils réellement la valeur que veut
bien leur reconnaître M. Robiou ? Ici comme pour l'origine bretonne des
évêchés, la question de l'âge de ces Vies de saints est fort importante. Les
plus anciens de ces textes ne paraissent pas antérieurs au IXe
siècle, et certains sont même assez postérieurs à cette époque. Une critique
indépendante ne peut donc prétendre tirer de ces ouvrages des renseignements de
quelque valeur sur l'état du pays armoricain à la fin du Ve et au VIe
siècle[10].
*
Malgré ces remarques, – longtemps formulées avec une
certaine déférence par ses détracteurs, avant l’entrée en lice de chercheurs
moins respectueux de la stature du personnage comme le furent Louis Duchesne
(1843-1922)[11] et
Ferdinand Lot (1866-1952)[12],
– La confiance de La Borderie dans les sources hagiographiques n’a jamais été
ébranlée, du moins en apparence.
Des considérations diverses de formation ou de
caractère ont pu être avancées pour expliquer cette position inamovible, parmi
lesquelles :
-
Le contexte qui
faisait que La Borderie, au moment de décrire
comment s’était organisée la chrétienté bretonne sur le sol armoricain, ne
pouvait pas, en tant qu’historien catholique, mettre de côté ses convictions
religieuses, – en particulier sa véritable hagiodulie,
indissociable de son amour de la Bretagne[13], – puisque, précisément, le matériau documentaire
auquel il avait recours donnait les éléments d’explication du phénomène sous la
forme de récits ayant souvent le charme de la narration historique.
-
Une forme
d’entêtement propre au personnage, qui l’aurait empêché après ses premières
déclarations sur le rôle des saints, de mettre ses remarquables capacités
intellectuelles au service d’une véritable critique du matériau hagiographique,
dont il était pourtant capable, comme on peut l’observer en de nombreuses
occasions[14] ;
et conséquemment de se rendre compte de l’impasse dans laquelle il avait
entrainé l’école historique bretonne de son temps, le laborderisme n’étant
rien d’autre, dans le domaine historique, que l’application de la doctrine
bretoniste, dont les fondements se trouvaient ainsi presqu’entièrement dépendre
des textes hagiographiques.
En tout état de cause, nous verrons qu’il ne saurait
être question d’invoquer, à la manière du procédé excusateur dont certains se sont servi pour justifier les faux-semblants du Barzaz Breiz de La Villemarqué, un état
de l’art insuffisamment développé à son époque, lequel aurait empêché La
Borderie de prendre conscience du problème posé par la nature même des sources qu’il
a utilisées. Il nous paraît en conséquence légitime de pousser l’analyse au
niveau supérieur : si, au lieu de conclure à l’influence essentielle du
mélange de ses sentiments chrétiens et de son patriotisme breton, comme nous
l’avons mis en avant naguère[15], ou à quelque trait particulier de
son (mauvais) caractère, dont La Borderie n’avait pas conscience, il fallait
plutôt envisager chez lui une attitude délibérée ? Nous avons parlé plus
haut de problème moral et il convient maintenant de nous en expliquer.
II
Chaque jour, l’actualité du monde charrie son lot
d’informations dont nous nous accommodons, faute le plus souvent de pouvoir en contrôler
la véridicité : parmi elles, de nombreuses fausses informations, ou
simplement des informations falsifiées, parfois même involontairement (ce qui
est peut-être pire au demeurant), dont nous attendons du journaliste qu’il nous
aide à les repérer ; mais jamais nous ne lui reprocherons d’avoir été lui
aussi abusé, pour autant que le caractère de fausseté de l’information se
révélait indécelable, en particulier quand, présente dans une narration un peu
antérieure, elle était déjà recouverte de la patine mémorielle. En revanche, le
journaliste ne devrait jamais cautionner ce genre de récits s’il sait qu’il lui
sera impossible de procéder aux vérifications nécessaires.
Parfois présenté comme le journaliste du passé,
en pendant à la définition de Camus sur le journaliste « historien du
présent », – ou plutôt, pour s’en tenir aux mots exacts de l’écrivain, « historien
au jour le jour »[16], ce qui n’est pas tout à fait la
même chose[17], – l’historien,
partageant les mêmes responsabilités à l’égard du public, peut bénéficier de la
même indulgence de sa part, mais également
faire l’objet de la même condamnation s’il est avéré qu’il a manqué à son
obligation de vigilance dans le traitement de ses sources. Dans les deux cas,
l’hypothèse que les uns ou les autres pourraient être entrés dans une logique
d’utilisation consciente et délibérée de sources dont ils auraient connu le manque
de fiabilité sort du domaine de la pratique journalistique ou historiographique
pour entrer, comme le dit Camus, dans celui de la morale[18].
*
Si le contact de La Borderie avec l’hagiographie
bretonne fut tout à la fois précoce et durable, plusieurs étapes, importantes à
connaître du point de vue de sa formation intellectuelle, ont jalonné ce long
parcours : ainsi, comme nous l’avons indiqué dans un précédent travail[19],
La Borderie, évoquant à Lorient en 1848,
au congrès de la classe d’archéologie de l’Association bretonne, le rôle
historique des saints de Bretagne, s’était-il encore contenté d’utiliser les
éditions données par Surius, les Bollandistes et Mabillon, ainsi que les
ouvrages de Lobineau, Le Grand et même Le Baud[20], le
seul manuscrit cité étant celui de la vita
de Guénolé, dans le cartulaire de Landévennec[21] ;
mais après son entrée à l’École des Chartes en 1849[22], la découverte à la Bibliothèque nationale de
la partie bretonne du fonds des Blancs-Manteaux lui donne accès au fameux
volume 38 de cette collection, qui contient l’essentiel des transcriptions de
textes hagiographiques effectuées par les Mauristes[23],
dont il fait notamment usage à Morlaix en 1850[24], en
se positionnant bientôt comme leur médiateur exclusif[25].
Ce contact direct avec le matériau hagiographique lui
avait également permis de prendre conscience de certaines limites de la
documentation concernée : en 1853, au sortir de l'École des chartes, revenant
à nouveau sur la question de ce type de sources, il soulignait, comme Wismes
l’avait fait auparavant, à la fois le caractère tardif de leur composition et
la nature très largement anachronique de leur propos, ainsi que la difficulté à
y retrouver avec certitude la trace d’éventuels documents écrits plus anciens :
Bien peu de nos légendes, en effet, ont
le caractère de documents écrits contemporains[26].
Presque toutes, dans la forme où nous les possédons, ont été rédigées soit au IXe,
soit au XIe siècle, tandis que les faits et les personnages dont
elles s'occupent appartiennent au VIe. On doit donc les considérer,
sauf quelques réserves, comme des monuments, des organes de la tradition orale,
telle qu'elle existait au temps où elles furent écrites. Je dis, sauf quelques
réserves. Car il est certain que les rédacteurs de ces légendes ont puisé
presque tous, pour une partie de leur récit, à d’autres sources que la
tradition, c’est-à-dire à des actes, à des documents écrits plus anciens, et
que nous sommes en droit de considérer comme contemporains des faits eux-mêmes.
A ce fonds primitif et authentique, ils ont ajouté des circonstances et des
épisodes que la tradition orale seule leur fournissait. La plupart de nos
légendaires indiquent formellement ces deux sources d’information, et assez
souvent encore il est possible de distinguer dans leur œuvre ce qui vient de
l’une et ce qui vient de l’autre.
Parfois aussi, je l’avoue, ce départ est
bien difficile ou même impossible à établir. C’est ce qui m’a fait prendre,
pour plus de sécurité, le parti de soumettre toutes nos légendes aux
précautions spéciales d’examen que requiert, pour être admis, le témoignage de
la tradition orale.
A cette occasion, La Borderie expliquait que
la tradition pour mériter confiance,
doit réunir quatre principaux caractères :
1°) Elle doit être assez ancienne, pour
que l’on ne puisse prouver qu’elle a commencé à se produire longtemps seulement
après les événements qu’elle relate ;
2°) Elle doit être universelle et non
contredite, en ce sens qu’il ne doit s’élever contre elle aucune tradition
contraire aussi ancienne et aussi autorisée ;
3°) Elle doit concorder avec les
principaux faits historiques bien constatés et les textes contemporains, ou du
moins ne les contredire en rien ;
4°) Elle ne doit point être contraire à
la vraisemblance[27].
A noter que certains spécialistes actuels de la
tradition ne prennent pas toujours autant de précautions quand il s’agit de
procéder au rapprochement des différents éléments constitutifs d’un mythe.
En 1862 enfin, La Borderie, qui devait se révéler pourtant
grand adepte des chronologies reconstituées, – telle,
par exemple, celle qui lui a permis de fixer à l’année 485 la fondation de
l’abbaye de Landévennec[28],
– se montrait encore extrêmement prudent en la
matière, s’agissant, par exemple, de l’époque de la mort de Paul Aurélien :
Un manuscrit, cité par les Bollandistes,
met la mort de saint Paul en 573. Je me défie de ces dates fixes, à moins
qu’elles n’émanent d’autorités bien solides, ce qui n’est pas le cas[29].
Ainsi donc La Borderie, dès le milieu du XIXe
siècle, outre avoir acquis les moyens de procéder à une solide critique des
textes, disposait des compétences érudites et historiennes pour appliquer cette
démarche de la manière la plus efficace au matériau hagiographique : s’il
n’est pas entré dans une telle démarche, c’est que, tout au contraire, – en dénaturant
la méthode au nom de l’idéologie et en formulant des conclusions qui
s’avéraient le produit d’un traitement spécieux des textes concernés, – il prétendait donner à ceux-ci une autorité qu’il
leur était impossible d’avoir s’agissant de la question des origines bretonnes.
Notre édition du dossier hagiographique de Goëznou[30]
nous a permis de mettre en évidence comment le traitement des sources
hagiographiques par La Borderie pouvait même parfois aboutir à leur tripatouillage,
procédé d’autant moins acceptable, mais aussi d’autant plus difficile à mettre
au jour qu’il était le fait d’un érudit[31].
*
Si donc La Borderie n’a pas véritablement agi en
faussaire des textes hagiographiques à sa disposition, – à peine, à l’occasion,
comme nous venons de le rappeler pour le dossier goeznovien, en falsificateur, –
il a fait sciemment de cette documentation un usage détourné au profit de son
modèle explicatif des origines de la Bretagne continentale. Certes, il a définitivement
dépouillé ces textes de leurs fourrures légendaires, dans le prolongement de
l’action initiée un siècle auparavant par le savant mauriste Lobineau ;
mais il n’a pas véritablement cherché à discuter les circonstances de leur
composition, ni à examiner les thèses soutenues ou défendues par les différents
hagiographes : examen qui, pourtant, permet souvent de résoudre les
questions de contexte et de datation, valorisant ces ouvrages en tant que
sources historiques pour l’époque de leur composition, dimension que les
hypercritiques ont souvent négligée. Bien qu’il fût
remarquablement formé aux pratiques érudites, on constate ainsi que La Borderie,
comme il lui a été très tôt reproché, avait renoncé en l’occurrence à faire
œuvre critique au profit d’une idéologie.
André-Yves Bourgès
[1] Aurélien de Courson, « Eclaircissements », Cartulaire
de l’abbaye de Redon en Bretagne, Paris, 1863, p. ccclxvii
[2] Jean-Yves Guiomar, Le bretonisme. Les historiens
bretons au XIXe siècle, 1ère édition, Mayenne,
1987 ; 2e édition, Rennes, 2019. Il faut associer à cet ouvrage, celui plus
ancien de Bernard Tanguy, Aux origines du nationalisme breton, Paris, 2
volumes, 1977.
[3] Michel Denis, « Arthur de La Borderie
(1827-1901) ou ‘’l'histoire, science patriotique’’ », Chroniqueurs et
historiens de la Bretagne du Moyen Âge au milieu du XXe siècle,
Rennes, 2001, p. 143.
[4] Gauthier Aubert, Les révoltes du papier timbré,
1675. Essai d’histoire événementielle, Rennes, 2014, p. 12, n. 4.
[5] André-Yves Bourgès, « ‘’Mémoriographie’’, hagiographie, archéologie et épigraphie : Landévennec et le ‘’cas Gradlon’’ (Ve-XIIIe siècles) », Hagio-historiographie médiévale (24 novembre 2021).
[6]
« Procès-verbaux du congrès de Morlaix (6, 7, 8, 9, 10, 11, 12 et 13
octobre 1850) », Bulletin archéologique de l’Association bretonne
(classe d’archéologie), 3 (1851), n° 1, p. 90.
[7]
Ibidem, p. 91.
[8]
Ibid., p. 90.
[9]
Auguste Longnon, Les cités gallo-romaines de la
Bretagne, Saint-Brieuc, 1873, p. 13.
[10] Ibidem, p. 18.
[11] Louis Duchesne, compte rendu critique du 1er
tome de l’Histoire de Bretagne de La Borderie, Revue historique,
66 (janvier-avril 1898), p. 191 : « M. de la B. se félicite beaucoup
de sa méthode qui, dit-il, est la vraie critique, également éloignée de
l'hypercritique et de l'hypocritique. On voit, hélas ! et les preuves s'en
multiplieraient aisément, que cette vraie critique ressemble souvent à ses
voisines. C'est que le savant historien y met de la passion, de la passion
patriotique, bien entendu ». Duchesne avait ouvert les hostilités dès 1889
en publiant à deux reprises, sous le couvert de l’anonymat dans la Revue
celtique, 10 (1889), p. 253-255, et sous sa signature dans le Bulletin
Critique, t. 10, 1889, p. 226-230, un compte-rendu, à chaque fois différent
mais toujours aussi vigoureux, de l’étude de La Borderie sur les trois vitae
de Tugdual.
[12] Ferdinand Lot, « Caradoc et le serpent », Romania,
28 (1899), n° 112, p. 568 reproche ainsi à Gaston Paris de s’être « laissé
égarer par M. de La Borderie, qui, en matière de critique hagiographique, est
bien le plus décevant des guides ».
[13] Arthur de la Borderie cité par Alexandre-Marie
Thomas, « Le rôle des saints dans l’histoire de Bretagne », Albert Le
Grand, Les vies des saints de la Bretagne
Armorique, Quimper-Brest-Paris, 1901, p. 719 : « Je regarde, je tiens
en effet pour mon premier titre d'honneur, comme historien breton, d'avoir
rendu à nos vieux saints cette qualité essentielle et primordiale de fondateurs
temporels et spirituels de la nation. C'est à cela que je tiens avant tout ;
je dirais volontiers que je ne tiens qu'à cela » : cité par A.-M. Thomas, « Le rôle des saints dans
l’histoire de Bretagne ».
[14] Idem, Histoire de Bretagne, t. 2,
Paris-Rennes, 1898, p. 291-297, où l’auteur se livre à un examen de la
floraison hagiographique bretonne de la seconde moitié du IXe siècle :
Il fait état à cette occasion de la production de deux écoles principales,
celle de Landévennec et celle de Redon. Il maîtrise l’art de la critique tant
historique que littéraire, tantôt décelant des interpolations (ibidem,
p. 385, n. 2), tantôt dénonçant les tendances de certains auteurs à la
prolixité, à la digression, à la verbosité ; il souligne le côté
particulièrement vivant, précis, pittoresque et le traitement sans affectation,
de la production hagiographique de Redon, contemporaine des faits qu’elle
rapporte, contrairement aux vitae « des vieux héros fondateurs de
la nation britto-armoricaine ».
[15] André-Yves Bourgès, « Retour sur les différents types d’approche du matériau hagiographique médiéval par les historiens de la Bretagne depuis le XIXe siècle », Hélène Bouget et Magali Coumert (dir.), Histoires des Bretagnes – 6. Quel Moyen Âge ? La recherche en question, Brest, 2019, p. 241-242. On peut voir au travers de l’épisode de la translation des reliques à Nantes en 1859 d’un certain saint Emilien, supposé évêque du lieu au VIIIe siècle, aventure assez pitoyable dans laquelle il s’était fourvoyé, que La Borderie témoignait en effet d’un fort attachement aux traditions hagiographiques régionales : cf. notre notule « Émilien alias Émiland de Bourgogne, Millán de la Cogolla (Rioja) et Émilion du Bordelais », Hagio-historiographie médiévale (21 janvier 2024).
[16] Albert Camus, « La
réforme de la presse », Combat (1er septembre 1944) : « Qu’est-ce
qu’un journaliste ? C’est un homme qui d’abord est censé avoir des idées. Ce
point mérite un examen particulier et sera traité dans un autre article. C’est
ensuite un homme qui se charge chaque jour de renseigner le public sur des
événements de la veille. En somme, un historien au jour le jour – et son
premier souci doit être la vérité ».
[17] Il est intéressant de constater le glissement
successif par lequel, – en passant par l’image de « l’historien de
l’immédiateté », laquelle appartient en fait à Paul Nizan, puis à celle de
« l’historien de l’instant », – on en est arrivé à l’expression, généralement
attribué à Camus dans la webosphère, sur le « journaliste historien du
présent ». En fait, il faut envisager la possibilité d’une contamination
avec la formule que Georges Duhamel place dans la bouche de l’un des
personnages de son roman La nuit de la Saint-Jean : « Je tiens que
le romancier est l’historien du présent, alors que l’historien est le romancier
du passé ».
[18] Albert Camus, « La réforme de la presse » :
« Mais n’importe quel historien sait combien, malgré le recul, les
confrontations de documents et les recoupements de témoignages, la vérité est
chose fuyante en histoire. A cet état de fait, il ne peut apporter qu’une
correction, qui est morale, je veux dire un souci d’objectivité et de
prudence ».
[19] André-Yves Bourgès, « Retour sur les différents
types d’approche du matériau hagiographique médiéval… », p. 240-241.
[20] Bulletin archéologique de l’Association bretonne, 2e
volume (1850), p. 21-64. Il est question aussi de la vita de Téliau tirée du Liber
Landavensis, dont William Jenkins Rees avait procuré l’édition en 1840.
[21]Au congrès de Saint-Brieuc en 1846 et encore à celui
de Quimper en 1847, La Borderie avait déjà traité et utilisé la vita de Guénolé par Wrdisten.
[22] Léon Séché, « Le dernier historien de la Bretagne : Arthur
de la Borderie », Revue des deux
mondes, 72e année (1902), p. 661-662.
[23] Ms Paris, BnF, fr. 22321 (2e partie, p. 601-889).
[24] Bulletin archéologique de l’Association bretonne, 3e volume (1851), p. 107-111.
[25] Louis Bizeul, « Du Paz », Biographie bretonne, t. 2, Vannes-Paris,
1857, p. 567 ; Arthur du Bois de la Villerabel, « Fragments inédits
de Du Paz », Revue historique de
l’Ouest, année 1885 (« Documents »), p. 181-182.
[26] La Borderie précise en note : « On ne peut
guère citer en ce genre que les légendes de saint Melaine, saint Samson, saint
Josse, saint Convoion et ce qu’ont écrit sur quelques saints du pays nantais
Grégoire de Tours et Venance Fortunat ». Cette liste, à l’exception des
deux derniers auteurs, est encore trop optimiste ; quant au cas de
Convoion, il est différent dans la mesure où, comme nous l’avons rappelé (voir
supra n. 15), le traitement hagiographique de la fondation et des premiers
temps de l’abbaye de Redon est contemporain des événements du IXe
siècle rapportés dans le texte en question.
[27] Arthur de la Borderie, « Autorité historique de nos
légendes » [« Sur les origines du diocèse de Tréguier et l’importance ancienne
du Coz-Yaudet »], Le Lannionnais, 47 (samedi 26 novembre 1853), [p.
2-3].
[28] Idem, Histoire de Bretagne, t. 1er,
Rennes-Paris, 1896, p. 319.
[29] Id., Annuaire historique et archéologique de
Bretagne. Année 1862, Rennes-Paris, 1862, p. 144.
[30] André-Yves Bourgès, Le dossier littéraire de saint
Goëznou et la controverse sur la datation de la vita sancti Goeznovei,
Morlaix, 2020.
[31] Ibidem, p. 66-83 (plus particulièrement p.
77-82).
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