"L’Histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat, parce que l’Histoire, et au-delà les sciences humaines, est menacée par la posture utilitariste dominante dans notre société, pour laquelle seul ce qui est économiquement et immédiatement rentable est légitime : le reste n’est que gaspillage de temps et de deniers publics. Dans cette situation, l’Histoire médiévale est dans une situation paradoxale puisque s’ajoute à ce déficit général de légitimité des sciences humaines un détournement généralisé du Moyen Âge à des fins variées, jouant tantôt sur le caractère irrationnel et sauvage prêté à la période, tantôt sur la valeur particulière des « racines » médiévales. Le Moyen Âge devient ainsi un réservoir de formules qui servent à persuader nos contemporains d’agir de telle ou telle manière, mais n’ont rien à voir avec une connaissance effective de l’Histoire médiévale." J. MORSEL, L'Histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat...

14 mars 2026

La Borderie et la critique des sources hagiographiques

 La présente notule s’inscrit, à la suite de l’ouvrage fondateur de Jean-Yves Guiomar, dans le cadre de travaux sur le bretonisme, courant de pensée dont l'influence historiographique s'est avérée durable et profonde chez les historiens de la Bretagne depuis près de deux siècles. Ont été précédemment examinés des sujets comme la célèbre formule « Bretagne est poésie », dans laquelle nous pensons qu’il convient de reconnaître une expression du bretonisme.

Souvent, trop souvent peut-être, les historiens qui s’intéressent à la Bretagne, – nous le tout premier, si l’on veut bien accepter notre candidature à ce titre, – ont tendance à passer par pertes et profits l’œuvre monumentale d’Arthur de la Borderie (1827-1901), sauf à souligner, d’un point de vue historiographique, le rôle essentiel qu’elle a joué dans la promotion du bretonisme, courant de pensée qui préconise de reconnaître dans les différentes péripéties de l’histoire bretonne jusqu’à la fin du Moyen Âge des sortes de « répliques » de l’« effet fondateur » de la Bretagne continentale.

Dès 1856, La Borderie utilisait le terme « bretoniste » pour désigner les partisans d’un modèle refusant de pendre en compte l’héritage gallo-romain dans la fondation de la Bretagne armoricaine : les origines de cette dernière, expliquait-on, étaient à rechercher exclusivement dans l’installation sur place de Bretons en provenance de l’île de Bretagne ; phénomène dont le terminus ad quem pouvait être fixé à la fin du VIe siècle avec l’apparition des mots Britannia et Britones pour désigner l’ouest de la péninsule et ses habitants. Aurélien de Courson (1808-1889), qui revendiquait d’être le précurseur de ce modèle explicatif, rapporte au soutien de ses prétentions que le romaniste Louis Bizeul (1785-1861) lui avait fait le reproche,

« non sans quelque amertume, d'avoir entraîné M. de la Borderie dans ‘’un système de bretonisme dont ce dernier ne pouvait plus, disait-il, se dépêtrer’’ »[1].

Ce système est à l’œuvre chez La Borderie et le repérer précisément dans les travaux de cet auteur se révèle souvent très utile pour analyser son propos. Cependant, il faut bien avoir en tête qu’une telle « grille de lecture », désormais accessible à nos contemporains, n’a pas été immédiatement proposée aux premières générations de lecteurs ; et aujourd’hui encore, tout le monde n’ayant pas eu connaissance de l’excellent ouvrage, bientôt quarantenaire, mais toujours d’actualité, de Jean-Yves Guiomar (1940-2017)[2],  nombreux sans doute sont ceux qui continuent d’ignorer ce qu’est le bretonisme et les limites du modèle explicatif qu’il propose au point de vue historiographique. Voilà qui, peut-être, explique que les travaux de La Borderie, relayés sans contextualisation, ni explication sur la Toile par de nombreux sites de vulgarisation, fassent aujourd’hui encore l’objet d’un certain intérêt de la part du grand public ; d’ailleurs les spécialistes de l’histoire médiévale bretonne, période plus particulièrement propice à une approche de type bretoniste, comme on l’a dit, – ont eux-mêmes longtemps ressenti l’emprise de cet encombrant prédécesseur, comme Michel Denis (1931-2007) en faisait le constat en 2001 :

Aujourd'hui encore aucun historien de la Bretagne médiévale ne peut s'abstenir de faire référence à ses travaux[3].

I

Il ne s’agit pas de faire à La Borderie un procès d’intention, comme si les idéologies, les systèmes, parfois simplement les modes n’affectaient pas tout autant les historiens d’aujourd’hui que ceux d’hier : il n’est que de voir ce que le terme woke par exemple, lancé en bonne ou en mauvaise part dans une discussion entre historiens, peut générer d’effets déflagrants pour comprendre que reprocher à un historien du passé d’avoir participé aux débats de son temps n’a évidemment aucun sens. Au contraire, cela ferait plutôt de La Borderie un bon historien de l’avis de Gauthier Aubert :

Il est devenu habituel de dire du mal de La Borderie et assurément sa blanche ardeur militante a pu l’éloigner de la science la plus pure, mais nous lui trouvons une circonstance atténuante en ce qu’il n’est sans doute pas de bon historien qui soit détaché de son temps, n’en déplaise à Fénelon[4].

La production historienne à l’instar des autres productions humaines subit un phénomène d’obsolescence, laquelle, pour être non programmée, n’en est pas moins inéluctable à terme. C’est donc la popularité durable dont a bénéficié l’œuvre de La Borderie qui pose question ; mais reprocher à cet auteur son succès, largement posthume, n’aurait pas plus de sens que le blâmer d’avoir été de son temps : qu’il ait été à l’origine d’une bifurcation préjudiciable aux études historiques bretonnes, témoigne avant tout que sa force de conviction a été plus forte que celle des historiens qui se sont successivement opposés à lui, à ses disciples et à ses épigones.  Ce ne sont donc ni les opinions de La Borderie, ni ses travaux, évidemment dépassés, qui justifient notre critique, mais la méthode qu’il a mise en œuvre, car, au-delà de son efficacité, celle-ci pose un véritable problème moral, comme nous le verrons plus loin.

La Borderie prétendait pallier l’absence presque totale de documentation directe sur l’ « effet fondateur » dont nous avons parlé, l’installation de Bretons insulaires dans la péninsule armoricaine entre la fin du Ve siècle et le début du VIIe siècle, en ayant recours aux sources hagiographiques, nombreuses, en particulier les vitae de saints dont nous savons qu’à l’exception du texte le plus ancien sur Samson,    peut-être  de la fin du VIIe ou du début du VIIIe siècle, –  elles ont été composées entre le IXe et le XVe siècle. Autant dire qu’aucun de ces ouvrages, pas même celui relatif à Samson, ne saurait constituer un témoignage direct sur les événements concernés, étant très éloignés d’eux dans le temps ; au mieux, ils ont pu conserver le souvenir de quelques faits, – passés par le filtre « mémoriographique » des communautés où les saints en question étaient honorés, – qui attestent l’ancienneté du culte dont ces personnages faisaient l’objet dans les lieux concernés : nous pouvons observer un tel phénomène à Landévennec par exemple, à propos du déplacement du monastère originel sur une courte distance, événement intervenu vers la fin du VIe siècle, rapporté dans le dernier tiers du IXe siècle par l’hagiographe de Guénolé, Wrdisten, et récemment confirmé par l’archéologie[5].

*

Le constat, simple, qu’un texte hagiographique nous renseigne moins sur l’histoire du saint dont il est question que sur l’histoire de son histoire et moins sur l’époque à laquelle ce saint est supposé avoir vécu que sur l’époque de rédaction de sa biographie, a été dressé par plusieurs érudits et historiens contemporains de La Borderie. Ce fut notamment le cas, dès 1850, d’Olivier de Wismes (1814-1887) qui, lors du congrès de Morlaix de la classe d’archéologie de l’Association bretonne, rappelait la dimension essentiellement littéraire des textes hagiographiques et les limites imposées à leur utilisation par les historiens :

Vouloir, à l'aide des légendes des saints, refaire sans crainte et sans hésitation l'histoire si obscure et si confuse des premiers siècles de nos annales, c'est, selon moi, comme si l'on tentait la même œuvre à l'aide des fables de Geoffroi Montmouth (sic) et des romans de la Table ronde. C'est simplement à une erreur en substituer une autre, c'est oublier que la Bretagne fut la patrie de tous ces lais, de tous ces contes, de tous ces poèmes qui enchantèrent l'Europe du moyen âge ; c'est, en un mot, faire jouer au roman religieux le rôle qu'on dénie avec raison au roman historique et guerrier[6].

Wismes insistait également sur l’époque et les circonstances de la composition des textes concernés, soulignant la nécessité de procéder à leur contextualisation :

M. de la Borderie, je le sais, concède en partie les faits de ces légendes comme erronés ; mais il veut que du détail nous tirions d'innombrables conséquences sur l'importance de l'invasion bretonne, ainsi que sur les mœurs et les usages des pieux et pacifiques conquérants venus de l'île. Eh bien ! je l'avoue, j'accepterais encore volontiers certains faits conservés par la tradition, tels que la venue du saint, son nom, le lieu où il a vécu ; mais quant aux détails, je crois que c'est la partie la moins authentique des légendes, et qu'on en exagère étrangement la portée. Pour moi, la plupart des légendes ont été, sinon composées, du moins refaites, réhabillées, translatées en plus duisant langage, du Xe au XIIe siècle ; et je ne puis admettre que les moines de cette époque aient su à point nommé, par exemple, les procédés d'agriculture, de défrichement et de construction des Ve et VIIe siècles. Bien plutôt il faut, dans la plupart de ces légendes, admettre les peintures de mœurs comme contemporaines, non des moines auxquels elles se rapportent, mais de ceux qui en ont écrit les vies dans des temps fort postérieurs[7].

Wismes, en conclusion, invitait La Borderie à faire preuve de la même rigueur méthodologique à l’égard des textes hagiographiques que dans sa réfutation de la fable de Conan Mériadec :

Que M. de la Borderie applique à la plupart de nos saints le système de doute et de savante critique à l'aide duquel il a déchiré la page que toutes nos histoires de Bretagne consacraient invariablement depuis des siècles aux hauts faits de Conan-Mériadec, et nous ne doutons pas qu'il n'en vienne à reconnaître que si, honorés par l'Église, tous les saints dont il nous a, après Albert Le Grand et Lobineau, renarré à Lorient les poétiques légendes, sont dignes de tous nos respects, ils ne sont rien moins que personnages ayant joué historiquement un rôle de valeur haute et surtout bien facilement appréciable à travers l'immense distance qui nous en sépare[8].

Presque un quart de siècle plus tard, c’est Auguste Longnon (1844-1911) qui, à son tour, examinant « l'opinion de M. de La Borderie sur l’origine des évêchés antérieurs à Nomenoë » rappelait la nécessité de contextualiser la production hagiographique bretonne :

Le savant historien en attribue la fondation aux Bretons, et il appuie son sentiment sur d'anciennes Vies de saints, documents dont nous sommes loin de contester l'importance à certains points de vue, mais qui, lorsqu’il s'agit de l'origine d'institutions, sont loin d'avoir une valeur décisive, si elles ne sont pas entièrement contemporaines[9].

Longnon s’en prenait au passage à un autre érudit, Félix Robiou (1818-1894), professeur à la Faculté des lettres de Rennes, lequel n’avait pu « échapper au mirage des textes invoqués par M. de la Borderie » ; mais ceux-ci, s’interrogeait Longnon,

ont-ils réellement la valeur que veut bien leur reconnaître M. Robiou ? Ici comme pour l'origine bretonne des évêchés, la question de l'âge de ces Vies de saints est fort importante. Les plus anciens de ces textes ne paraissent pas antérieurs au IXe siècle, et certains sont même assez postérieurs à cette époque. Une critique indépendante ne peut donc prétendre tirer de ces ouvrages des renseignements de quelque valeur sur l'état du pays armoricain à la fin du Ve et au VIe siècle[10].

*

Malgré ces remarques, – longtemps formulées avec une certaine déférence par ses détracteurs, avant l’entrée en lice de chercheurs moins respectueux de la stature du personnage comme le furent Louis Duchesne (1843-1922)[11] et Ferdinand Lot (1866-1952)[12], – La confiance de La Borderie dans les sources hagiographiques n’a jamais été ébranlée, du moins en apparence.

Des considérations diverses de formation ou de caractère ont pu être avancées pour expliquer cette position inamovible, parmi lesquelles :

-         Le contexte qui faisait que La Borderie, au moment de décrire comment s’était organisée la chrétienté bretonne sur le sol armoricain, ne pouvait pas, en tant qu’historien catholique, mettre de côté ses convictions religieuses, en particulier sa véritable hagiodulie, indissociable de son amour de la Bretagne[13], – puisque, précisément, le matériau documentaire auquel il avait recours donnait les éléments d’explication du phénomène sous la forme de récits ayant souvent le charme de la narration historique.

-         Une forme d’entêtement propre au personnage, qui l’aurait empêché après ses premières déclarations sur le rôle des saints, de mettre ses remarquables capacités intellectuelles au service d’une véritable critique du matériau hagiographique, dont il était pourtant capable, comme on peut l’observer en de nombreuses occasions[14] ; et conséquemment de se rendre compte de l’impasse dans laquelle il avait entrainé l’école historique bretonne de son temps, le laborderisme n’étant rien d’autre, dans le domaine historique, que l’application de la doctrine bretoniste, dont les fondements se trouvaient ainsi presqu’entièrement dépendre des textes hagiographiques.

En tout état de cause, nous verrons qu’il ne saurait être question d’invoquer, à la manière du procédé excusateur dont certains se sont servi pour justifier les faux-semblants du Barzaz Breiz de La Villemarqué, un état de l’art insuffisamment développé à son époque, lequel aurait empêché La Borderie de prendre conscience du problème posé par la nature même des sources qu’il a utilisées. Il nous paraît en conséquence légitime de pousser l’analyse au niveau supérieur : si, au lieu de conclure à l’influence essentielle du mélange de ses sentiments chrétiens et de son patriotisme breton, comme nous l’avons mis en avant naguère[15], ou à quelque trait particulier de son (mauvais) caractère, dont La Borderie n’avait pas conscience, il fallait plutôt envisager chez lui une attitude délibérée ? Nous avons parlé plus haut de problème moral et il convient maintenant de nous en expliquer.

II

Chaque jour, l’actualité du monde charrie son lot d’informations dont nous nous accommodons, faute le plus souvent de pouvoir en contrôler la véridicité : parmi elles, de nombreuses fausses informations, ou simplement des informations falsifiées, parfois même involontairement (ce qui est peut-être pire au demeurant), dont nous attendons du journaliste qu’il nous aide à les repérer ; mais jamais nous ne lui reprocherons d’avoir été lui aussi abusé, pour autant que le caractère de fausseté de l’information se révélait indécelable, en particulier quand, présente dans une narration un peu antérieure, elle était déjà recouverte de la patine mémorielle. En revanche, le journaliste ne devrait jamais cautionner ce genre de récits s’il sait qu’il lui sera impossible de procéder aux vérifications nécessaires.

Parfois présenté comme le journaliste du passé, en pendant à la définition de Camus sur le journaliste « historien du présent », – ou plutôt, pour s’en tenir aux mots exacts de l’écrivain, « historien au jour le jour »[16], ce qui n’est pas tout à fait la même chose[17], – l’historien, partageant les mêmes responsabilités à l’égard du public, peut bénéficier de la même indulgence de sa part, mais  également faire l’objet de la même condamnation s’il est avéré qu’il a manqué à son obligation de vigilance dans le traitement de ses sources. Dans les deux cas, l’hypothèse que les uns ou les autres pourraient être entrés dans une logique d’utilisation consciente et délibérée de sources dont ils auraient connu le manque de fiabilité sort du domaine de la pratique journalistique ou historiographique pour entrer, comme le dit Camus, dans celui de la morale[18].

*

Si le contact de La Borderie avec l’hagiographie bretonne fut tout à la fois précoce et durable, plusieurs étapes, importantes à connaître du point de vue de sa formation intellectuelle, ont jalonné ce long parcours : ainsi, comme nous l’avons indiqué dans un précédent travail[19],

La Borderie, évoquant à Lorient en 1848, au congrès de la classe d’archéologie de l’Association bretonne, le rôle historique des saints de Bretagne, s’était-il encore contenté d’utiliser les éditions données par Surius, les Bollandistes et Mabillon, ainsi que les ouvrages de Lobineau, Le Grand et même Le Baud[20], le seul manuscrit cité étant celui de la vita de Guénolé, dans le cartulaire de Landévennec[21] ; mais après son entrée à l’École des Chartes en 1849[22],  la découverte à la Bibliothèque nationale de la partie bretonne du fonds des Blancs-Manteaux lui donne accès au fameux volume 38 de cette collection, qui contient l’essentiel des transcriptions de textes hagiographiques effectuées par les Mauristes[23], dont il fait notamment usage à Morlaix en 1850[24], en se positionnant bientôt comme leur médiateur exclusif[25].

Ce contact direct avec le matériau hagiographique lui avait également permis de prendre conscience de certaines limites de la documentation concernée : en 1853, au sortir de l'École des chartes, revenant à nouveau sur la question de ce type de sources, il soulignait, comme Wismes l’avait fait auparavant, à la fois le caractère tardif de leur composition et la nature très largement anachronique de leur propos, ainsi que la difficulté à y retrouver avec certitude la trace d’éventuels documents écrits plus anciens :

Bien peu de nos légendes, en effet, ont le caractère de documents écrits contemporains[26]. Presque toutes, dans la forme où nous les possédons, ont été rédigées soit au IXe, soit au XIe siècle, tandis que les faits et les personnages dont elles s'occupent appartiennent au VIe. On doit donc les considérer, sauf quelques réserves, comme des monuments, des organes de la tradition orale, telle qu'elle existait au temps où elles furent écrites. Je dis, sauf quelques réserves. Car il est certain que les rédacteurs de ces légendes ont puisé presque tous, pour une partie de leur récit, à d’autres sources que la tradition, c’est-à-dire à des actes, à des documents écrits plus anciens, et que nous sommes en droit de considérer comme contemporains des faits eux-mêmes. A ce fonds primitif et authentique, ils ont ajouté des circonstances et des épisodes que la tradition orale seule leur fournissait. La plupart de nos légendaires indiquent formellement ces deux sources d’information, et assez souvent encore il est possible de distinguer dans leur œuvre ce qui vient de l’une et ce qui vient de l’autre.

Parfois aussi, je l’avoue, ce départ est bien difficile ou même impossible à établir. C’est ce qui m’a fait prendre, pour plus de sécurité, le parti de soumettre toutes nos légendes aux précautions spéciales d’examen que requiert, pour être admis, le témoignage de la tradition orale.

A cette occasion, La Borderie expliquait que

la tradition pour mériter confiance, doit réunir quatre principaux caractères :

1°) Elle doit être assez ancienne, pour que l’on ne puisse prouver qu’elle a commencé à se produire longtemps seulement après les événements qu’elle relate ;

2°) Elle doit être universelle et non contredite, en ce sens qu’il ne doit s’élever contre elle aucune tradition contraire aussi ancienne et aussi autorisée ;

3°) Elle doit concorder avec les principaux faits historiques bien constatés et les textes contemporains, ou du moins ne les contredire en rien ;

4°) Elle ne doit point être contraire à la vraisemblance[27].

A noter que certains spécialistes actuels de la tradition ne prennent pas toujours autant de précautions quand il s’agit de procéder au rapprochement des différents éléments constitutifs d’un mythe.

En 1862 enfin, La Borderie, qui devait se révéler pourtant grand adepte des chronologies reconstituées, telle, par exemple, celle qui lui a permis de fixer à l’année 485 la fondation de l’abbaye de Landévennec[28], – se montrait encore extrêmement prudent en la matière, s’agissant, par exemple, de l’époque de la mort de Paul Aurélien :

Un manuscrit, cité par les Bollandistes, met la mort de saint Paul en 573. Je me défie de ces dates fixes, à moins qu’elles n’émanent d’autorités bien solides, ce qui n’est pas le cas[29].

Ainsi donc La Borderie, dès le milieu du XIXe siècle, outre avoir acquis les moyens de procéder à une solide critique des textes, disposait des compétences érudites et historiennes pour appliquer cette démarche de la manière la plus efficace au matériau hagiographique  : s’il n’est pas entré dans une telle démarche, c’est que, tout au contraire, – en dénaturant la méthode au nom de l’idéologie et en formulant des conclusions qui s’avéraient le produit d’un traitement spécieux des textes concernés,il prétendait donner à ceux-ci une autorité qu’il leur était impossible d’avoir s’agissant de la question des origines bretonnes. Notre édition du dossier hagiographique de Goëznou[30] nous a permis de mettre en évidence comment le traitement des sources hagiographiques par La Borderie pouvait même parfois aboutir à leur tripatouillage, procédé d’autant moins acceptable, mais aussi d’autant plus difficile à mettre au jour qu’il était le fait d’un érudit[31].

*

Si donc La Borderie n’a pas véritablement agi en faussaire des textes hagiographiques à sa disposition, – à peine, à l’occasion, comme nous venons de le rappeler pour le dossier goeznovien, en falsificateur, – il a fait sciemment de cette documentation un usage détourné au profit de son modèle explicatif des origines de la Bretagne continentale. Certes, il a définitivement dépouillé ces textes de leurs fourrures légendaires, dans le prolongement de l’action initiée un siècle auparavant par le savant mauriste Lobineau ; mais il n’a pas véritablement cherché à discuter les circonstances de leur composition, ni à examiner les thèses soutenues ou défendues par les différents hagiographes : examen qui, pourtant, permet souvent de résoudre les questions de contexte et de datation, valorisant ces ouvrages en tant que sources historiques pour l’époque de leur composition, dimension que les hypercritiques ont souvent négligée. Bien qu’il fût remarquablement formé aux pratiques érudites, on constate ainsi que La Borderie, comme il lui a été très tôt reproché, avait renoncé en l’occurrence à faire œuvre critique au profit d’une idéologie.

 

André-Yves Bourgès



[1] Aurélien de Courson, « Eclaircissements », Cartulaire de l’abbaye de Redon en Bretagne, Paris, 1863, p. ccclxvii

[2] Jean-Yves Guiomar, Le bretonisme. Les historiens bretons au XIXe siècle, 1ère édition, Mayenne, 1987 ; 2e édition, Rennes, 2019.  Il faut associer à cet ouvrage, celui plus ancien de Bernard Tanguy, Aux origines du nationalisme breton, Paris, 2 volumes, 1977.

[3] Michel Denis, « Arthur de La Borderie (1827-1901) ou ‘’l'histoire, science patriotique’’ », Chroniqueurs et historiens de la Bretagne du Moyen Âge au milieu du XXe siècle, Rennes, 2001, p. 143.

[4] Gauthier Aubert, Les révoltes du papier timbré, 1675. Essai d’histoire événementielle, Rennes, 2014, p. 12, n. 4.

[5] André-Yves Bourgès, « ‘’Mémoriographie’’, hagiographie, archéologie et épigraphie : Landévennec et le ‘’cas Gradlon’’ (Ve-XIIIe siècles) », Hagio-historiographie médiévale (24 novembre 2021).

[6] « Procès-verbaux du congrès de Morlaix (6, 7, 8, 9, 10, 11, 12 et 13 octobre 1850) », Bulletin archéologique de l’Association bretonne (classe d’archéologie), 3 (1851), n° 1, p. 90.

[7] Ibidem, p. 91.

[8] Ibid., p. 90.

[9] Auguste Longnon, Les cités gallo-romaines de la Bretagne, Saint-Brieuc, 1873, p. 13.

[10] Ibidem, p. 18.

[11] Louis Duchesne, compte rendu critique du 1er tome de l’Histoire de Bretagne de La Borderie, Revue historique, 66 (janvier-avril 1898), p. 191 : « M. de la B. se félicite beaucoup de sa méthode qui, dit-il, est la vraie critique, également éloignée de l'hypercritique et de l'hypocritique. On voit, hélas ! et les preuves s'en multiplieraient aisément, que cette vraie critique ressemble souvent à ses voisines. C'est que le savant historien y met de la passion, de la passion patriotique, bien entendu ». Duchesne avait ouvert les hostilités dès 1889 en publiant à deux reprises, sous le couvert de l’anonymat dans la Revue celtique, 10 (1889), p. 253-255, et sous sa signature dans le Bulletin Critique, t. 10, 1889, p. 226-230, un compte-rendu, à chaque fois différent mais toujours aussi vigoureux, de l’étude de La Borderie sur les trois vitae de Tugdual.

[12] Ferdinand Lot, « Caradoc et le serpent », Romania, 28 (1899), n° 112, p. 568 reproche ainsi à Gaston Paris de s’être « laissé égarer par M. de La Borderie, qui, en matière de critique hagiographique, est bien le plus décevant des guides ».

[13] Arthur de la Borderie cité par Alexandre-Marie Thomas, « Le rôle des saints dans l’histoire de Bretagne », Albert Le Grand, Les vies des saints de la Bretagne Armorique, Quimper-Brest-Paris, 1901, p. 719 : « Je regarde, je tiens en effet pour mon premier titre d'honneur, comme historien breton, d'avoir rendu à nos vieux saints cette qualité essentielle et primordiale de fondateurs temporels et spirituels de la nation. C'est à cela que je tiens avant tout ; je dirais volontiers que je ne tiens qu'à cela » : cité par A.-M. Thomas, « Le rôle des saints dans l’histoire de Bretagne ».

[14] Idem, Histoire de Bretagne, t. 2, Paris-Rennes, 1898, p. 291-297, où l’auteur se livre à un examen de la floraison hagiographique bretonne de la seconde moitié du IXe siècle : Il fait état à cette occasion de la production de deux écoles principales, celle de Landévennec et celle de Redon. Il maîtrise l’art de la critique tant historique que littéraire, tantôt décelant des interpolations (ibidem, p. 385, n. 2), tantôt dénonçant les tendances de certains auteurs à la prolixité, à la digression, à la verbosité ; il souligne le côté particulièrement vivant, précis, pittoresque et le traitement sans affectation, de la production hagiographique de Redon, contemporaine des faits qu’elle rapporte, contrairement aux vitae « des vieux héros fondateurs de la nation britto-armoricaine ».

[15] André-Yves Bourgès, « Retour sur les différents types d’approche du matériau hagiographique médiéval par les historiens de la Bretagne depuis le XIXe siècle », Hélène Bouget et Magali Coumert (dir.), Histoires des Bretagnes – 6. Quel Moyen Âge ? La recherche en question, Brest, 2019, p. 241-242. On peut voir au travers de l’épisode de la translation des reliques à Nantes en 1859 d’un certain saint Emilien, supposé évêque du lieu au VIIIe siècle, aventure assez pitoyable dans laquelle il s’était fourvoyé, que La Borderie témoignait en effet d’un fort attachement aux traditions hagiographiques régionales : cf. notre notule « Émilien alias Émiland de Bourgogne, Millán de la Cogolla (Rioja) et Émilion du Bordelais », Hagio-historiographie médiévale (21 janvier 2024).

[16] Albert Camus, « La réforme de la presse », Combat (1er septembre 1944) : « Qu’est-ce qu’un journaliste ? C’est un homme qui d’abord est censé avoir des idées. Ce point mérite un examen particulier et sera traité dans un autre article. C’est ensuite un homme qui se charge chaque jour de renseigner le public sur des événements de la veille. En somme, un historien au jour le jour – et son premier souci doit être la vérité ».

[17] Il est intéressant de constater le glissement successif par lequel, – en passant par l’image de « l’historien de l’immédiateté », laquelle appartient en fait à Paul Nizan, puis à celle de « l’historien de l’instant », – on en est arrivé à l’expression, généralement attribué à Camus dans la webosphère, sur le « journaliste historien du présent ». En fait, il faut envisager la possibilité d’une contamination avec la formule que Georges Duhamel place dans la bouche de l’un des personnages de son roman La nuit de la Saint-Jean : « Je tiens que le romancier est l’historien du présent, alors que l’historien est le romancier du passé ».

[18] Albert Camus, « La réforme de la presse » : « Mais n’importe quel historien sait combien, malgré le recul, les confrontations de documents et les recoupements de témoignages, la vérité est chose fuyante en histoire. A cet état de fait, il ne peut apporter qu’une correction, qui est morale, je veux dire un souci d’objectivité et de prudence ».

[19] André-Yves Bourgès, « Retour sur les différents types d’approche du matériau hagiographique médiéval… », p. 240-241.

[20] Bulletin archéologique de l’Association bretonne, 2e volume (1850), p. 21-64. Il est question aussi de la vita de Téliau tirée du Liber Landavensis, dont William Jenkins Rees avait procuré l’édition en 1840.

[21]Au congrès de Saint-Brieuc en 1846 et encore à celui de Quimper en 1847, La Borderie avait déjà traité et utilisé la vita de Guénolé par Wrdisten.

[22] Léon Séché, « Le dernier historien de la Bretagne : Arthur de la Borderie », Revue des deux mondes, 72e année (1902), p. 661-662.

[23] Ms Paris, BnF, fr. 22321 (2e partie, p. 601-889).

[24] Bulletin archéologique de l’Association bretonne, 3e volume (1851), p. 107-111.

[25] Louis Bizeul, « Du Paz », Biographie bretonne, t. 2, Vannes-Paris, 1857, p. 567 ; Arthur du Bois de la Villerabel, « Fragments inédits de Du Paz », Revue historique de l’Ouest, année 1885 (« Documents »), p. 181-182.

[26] La Borderie précise en note : « On ne peut guère citer en ce genre que les légendes de saint Melaine, saint Samson, saint Josse, saint Convoion et ce qu’ont écrit sur quelques saints du pays nantais Grégoire de Tours et Venance Fortunat ». Cette liste, à l’exception des deux derniers auteurs, est encore trop optimiste ; quant au cas de Convoion, il est différent dans la mesure où, comme nous l’avons rappelé (voir supra n. 15), le traitement hagiographique de la fondation et des premiers temps de l’abbaye de Redon est contemporain des événements du IXe siècle rapportés dans le texte en question.

[27] Arthur de la Borderie, « Autorité historique de nos légendes » [« Sur les origines du diocèse de Tréguier et l’importance ancienne du Coz-Yaudet »], Le Lannionnais, 47 (samedi 26 novembre 1853), [p. 2-3].

[28] Idem, Histoire de Bretagne, t. 1er, Rennes-Paris, 1896, p. 319.

[29] Id., Annuaire historique et archéologique de Bretagne. Année 1862, Rennes-Paris, 1862, p. 144.

[30] André-Yves Bourgès, Le dossier littéraire de saint Goëznou et la controverse sur la datation de la vita sancti Goeznovei, Morlaix, 2020.

[31] Ibidem, p. 66-83 (plus particulièrement p. 77-82).

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