"L’Histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat, parce que l’Histoire, et au-delà les sciences humaines, est menacée par la posture utilitariste dominante dans notre société, pour laquelle seul ce qui est économiquement et immédiatement rentable est légitime : le reste n’est que gaspillage de temps et de deniers publics. Dans cette situation, l’Histoire médiévale est dans une situation paradoxale puisque s’ajoute à ce déficit général de légitimité des sciences humaines un détournement généralisé du Moyen Âge à des fins variées, jouant tantôt sur le caractère irrationnel et sauvage prêté à la période, tantôt sur la valeur particulière des « racines » médiévales. Le Moyen Âge devient ainsi un réservoir de formules qui servent à persuader nos contemporains d’agir de telle ou telle manière, mais n’ont rien à voir avec une connaissance effective de l’Histoire médiévale." J. MORSEL, L'Histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat...

18 mars 2026

Regards sur les femmes au Moyen Âge : Le dossier breton

 

« Où sont les femmes ? » (Patrick Juvet)

« Je n’ai entrevu que des ombres, flottantes, insaisissables. Aucune de leurs paroles ne m’est directement parvenue. Tous les discours qui, de leur temps, leur furent prêtés sont masculins » (Georges Duby)

[Le texte ci-après reprend la matière d’une conférence qui nous avait été demandée par la branche française d’une association féminine mondiale, conférence qui devait être donnée en avril 2022 ; mais les circonstances en ont décidé autrement. Le propos étant destiné à faire découvrir le sujet en question à un public non spécialiste, nous avions fait conséquemment le choix d’emprunter une démarche plutôt discursive, laquelle facilitait une certaine vulgarisation des sources, majoritairement hagiographiques, auxquelles nous avons eu recours].

Durant presque tout le Moyen Âge, – quels que soient la place qu’elles occupent, ou plutôt celle qu’on leur fait occuper dans la société, et le rôle qu’elles jouent, ou du moins celui qu’on leur fait jouer, dans les relations interpersonnelles, – les femmes, singulièrement celles des classes populaires, sont largement invisibilisées par ceux qui tiennent la plume, presque toujours des hommes, le plus souvent des « clercs » ; il faut du reste rappeler que, longtemps, l’immense majorité de la part masculine de la population n’a guère été plus visible, y compris les membres du clergé et de la noblesse quand ils n'appartenaient pas aux strates sociales les plus élevées.

Ces biais documentaires étant connus, sinon acceptés, faut-il renoncer à parler des femmes médiévales ? Ou bien s’efforcer de tirer le meilleur profit de leur reflet, déformé le plus souvent, tel qu’il peut être saisi dans les sources écrites, pour autant que celles-ci fassent l’objet d’un interrogatoire spécifique et détaché, mené tout à la fois avec empathie et  rigueur ? Voici toute l’économie de notre propos de ce jour.

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« L’ermite éprouvé » : ainsi pourrait-on intituler, paraphrasant le titre d’un chapitre du Livre du chevalier de la Tour Landry, le récit du conflit mettant aux prises Ronan avec une femme nommée Keban, laquelle est l’un des deux personnages principaux, avec le saint, de la vita de ce dernier (composée vers 1125-1130) ; mais, derrière le récit vivant et mouvementé des divers épisodes de ce conflit, se dessine la figure, plus complexe qu’il n’y paraît, de quelqu’un qui, de notre point de vue, pourrait avant tout incarner une certaine stabilité de la communauté familiale et villageoise, ébranlée par l’offensive d’un « fou de Dieu », comme le furent les Robert d’Arbrissel, Raoul de la Futaie et autres « ermites errants » durant la période où ce mouvement a connu son développement maximum dans l’Ouest de la France (1050-1150).

Les chapitres 2-9 de la vita de Ronan témoignent de deux épisodes dans l’histoire de ce conflit. Les différentes « épreuves » auxquelles fut confronté le saint consistèrent en fait à se défendre de quatre accusations successives : la deuxième et la troisième, les plus improbables (lycanthropie, aggravée par la dévoration supposée de la fille de Keban), qui, sans doute, recyclaient des traditions locales, tombèrent à la suite d’une épreuve de nature ordalique, ordonnée par le roi Gradlon et dont triompha le saint, puis de la résurrection de l’enfant obtenue par l’intercession de Ronan. En revanche, la première et la quatrième accusations, qui pouvaient s’inspirer d’une forme de vécu, s’articulent parfaitement entre elles pour former un récit plus « réaliste », ou du moins fortement marqué au coin de l’ « effet de réel » :

-         Le premier épisode nous décrit le mari de Keban entiché de Ronan au point de passer ses jours et ses nuits auprès du saint. Keban se rend à l’ermitage de ce dernier et le querelle de ce qu’il est la cause que son époux la néglige, qu’elle n’a plus véritablement de mari, mais à la place un moine : elle lui impute d’avoir été abandonnée par « son homme » (vir suus) et, du fait de leurs entretiens continuels, elle affirme subir un « divorce » (divortium) La réponse de Ronan, telle qu’elle est rapportée par l’hagiographe, s’avère parfaitement conforme à la doxa de l’institution ecclésiale : ce n’est pas par lui, assure-t-il, que sera détaché quelqu’un qui est engagé dans les liens d’un mariage légitime, l’homme ne pouvant séparer ceux que Dieu a conjoints dans l’unité de la foi : discours qui, apparemment, a raison des craintes de Keban, au moins pour un temps.

-         Même après avoir été pardonnée par Ronan, lequel a resuscité sa fille, Keban garde au cœur sa vieille haine à l’endroit du saint et, surtout, elle continue de souffrir de la proximité de celui-ci avec son mari  : cette fois, elle accuse Ronan, qui jouit d’une réputation de chasteté, d’être coupable à son égard du crime d’adultère, dans l’espoir de faire naître de la jalousie chez son époux, en faisant en sorte que ce bruit parvienne aux oreilles de ce dernier ; mais surtout  Keban, parcourant le voisinage, cherche à ternir le nom du saint en propageant partout la rumeur que Ronan, bien que réputé chaste, a été séduit par la beauté de son corps et qu’il lui a demandé à plusieurs reprises, sans vergogne, d’avoir des relations sexuelles avec lui. Or, coup de théâtre, le saint ne fait pas front : au contraire il fuit, il s’enfuit même ! Cette fois donc, pas de face-à-face pour confondre l’accusatrice.

Nous ne savons rien de la destinée de Keban, après le départ de Ronan : sa dénonciation a beau être calomnieuse aux dires de l’hagiographe, elle ne produisit pas d’autres conséquences qu’une malédiction lancée par le saint ; or les effets concrets de cette malédiction ne sont pas montrés, pas même évoqués, ce qui contribue à en réduire considérablement la portée. Dans un contexte redevenu ainsi plus banal se pose alors la question de savoir si Keban, ou plus exactement telle femme dont l’écrivain avait repris les traits pour composer ce personnage, n’avait pas, au moins en partie, raison : et si les déplacements successifs, – d’Irlande en Léon, de Léon en Cornouaille, de Cornouaille en Domnonée, – effectués par Ronan, ou par tel ermite dont s’était peut-être inspiré l’hagiographe pour brosser le portrait du saint, ne trahissaient pas ses dérobades, plutôt que les étapes de son projet d’évangélisation ?

Ainsi, le personnage de Keban se révèle-t-il au final plus complexe que les seules apparences, auxquelles l’ont souvent réduit les interprétations « cléricales » d’hier ou d’aujourd’hui : d’un côté, sous la plume des continuateurs et (ou) des commentateurs de l’hagiographe, la Femme « officine du démon » (daemonis officina) ; de l’autre, selon les spécialistes des mythes, la permanence de son supposé enracinement dans une forme de culture pré-chrétienne, à l’instar de la princesse Ahès dont, au reste, le type complet n’apparaît pas avant les XVIe-XVIIe siècles. Débarrassé de ces différents filtres, la vita de Ronan témoigne de conceptions moins tranchées, dont l’écrivain lui-même n’avait peut-être pas entièrement conscience. De même qu’un acte forgé nous donne souvent plus d’informations qu’un acte authentique sur les motivations de son auteur, – qu’il finit toujours par trahir, – une vita de saint ne se contente pas de renvoyer une image lisse, ou du moins « lissée » de son modèle, elle fait également intervenir, même à propos d’un ermite, divers protagonistes : l’hagiographe, malgré sa démarche de « stéréotypage » de ces différents profils, a parfois omis d’en gommer certain trait particulier, ou bien leur a maladroitement rapporté quelque élément disparate ; mais, tels quels, ils forment une intéressante « galerie de portraits ». Or, parmi ceux-ci, pour la première fois dans la production hagiographique bretonne, on observe, s’agissant de la vita de Ronan, la présence d’une figure féminine qui, après le saint, tient, comme nous l’avons dit, le rôle principal : ce rôle est en effet plus développé que celui de son mari, – devenu le socius du saint, mais un compagnon sans véritable reconnaissance de son statut et dont on ignore jusqu’au nom, – et même plus important que celui du fameux roi Gradlon. Certes, le rôle de Keban correspond en grande partie aux « médiévotypes » de la Femme essentialisée, notamment sa propension diabolique telle qu’elle apparait souvent dans le discours clérical ; mais l’évocation du « divorce » que lui faisait subir l’absence de son mari, retenu par le charme de la conversatio du saint, s’inscrit indiscutablement dans les débats de l’époque, où, comme l’a fait remarquer Georges Duby,  des penseurs comme Bernard de Clairvaux insistent sur « la liaison entre le principe qui conduit à voir dans le mariage un sacrement indissoluble et la nécessité pour l’Église de ne rien céder de son pouvoir ». Si l’hagiographe a dénoncé avec vigueur la « folie » de Keban et ses accointances diaboliques, cette dénonciation ne signifiait pas pour lui que l’édifice de haine qu’elle avait édifié à l’encontre de Ronan fût absolument sans fondement : on sent d’ailleurs l’écrivain passablement gêné aux entournures à propos des accusations de détournement dont se serait rendu coupable le saint à l’endroit du mari comme de l’épouse.

Il nous paraît en conséquence que la vita de Ronan dénote un début de modification du regard hagiographique porté sur les femmes en Bretagne : ainsi, par exemple, malgré sa « monstruosité », – une mère dévoyée qui n’hésite pas, à l’occasion du stratagème destiné à « piéger » le supposé loup-garou Ronan, à prendre le risque de faire mourir sa fille en l’enfermant dans un coffre,  Keban n’a pas perdu toute sollicitude à l’égard de son enfant, puisqu’elle se soucie de ce que celle-ci puisse tromper sa solitude et sa faim. Quand bien même il s’agit là, à l’évidence, d’un « effet de réel », probablement destiné à rendre plus acceptable l’anecdote auprès du public féminin, ce geste apparaît plus empreint d’humanité que l’attitude de la mère de Hoarvé (Hervé), Rivanone, à l’égard de son fils, dans la première version, du XIe siècle sans doute, de la vita du saint.

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Aux dires de l’auteur de ce texte, Rivanone souhaitait préserver sa virginité sa vie durant : orpheline placée sous l’autorité de son frère Rigour, il n’était donc pas prévu qu’elle se marie, ni qu’elle devienne mère. Or, les événements s’étaient précipités pour elle à la suite de sa rencontre avec le barde Hoarvian, demeuré vierge lui aussi, malgré un long séjour à la cour du roi Childebert : Hoarvian à qui, dans son sommeil, une apparition brillante avait révélé, peu de temps auparavant, que, selon le projet divin, il devait s’unir avec la jeune fille afin de donner naissance au futur saint Hoarvé. Le soir même de cette rencontre, sur le conseil d’un certain Maloc, qualifié pater familias, – sans doute le chef du lignage auquel appartenait la jeune fille, le frère de Rivanone donna son accord à cette union :  aussitôt après la bénédiction sacerdotale, le mariage fut consommé et, tandis que Hoarvian déclarait à Rivanone qu’il se réjouissait d’avoir conçu en elle un fils, selon l’annonce qui lui en avait été faite précédemment, son épouse, apparemment moins au courant des plans divins dont elle était l’instrument, lui fit cette réponse glaçante : « Si tu as engendré en moi un fils, je prie Dieu tout puissant qu’il ne voit jamais la lumière humaine ». A ce stade, une telle déclaration peut, au risque d’une interprétation psychologisante qui doit rester strictement cantonnée au terrain de l’hypothèse, s’expliquer par le traumatisme d’un véritable viol conjugal à la suite d’un mariage forcé. « O femme », s’écrie alors Hoarvian, « quel crime énorme pour une mère de souhaiter un aussi détestable préjudice à sa progéniture » ; puis il poursuit : « Si mon fils doit être privé de la vue humaine, qu’il plaise à Dieu tout puissant qu’il puisse contempler dans les cieux les célestitudes ; et pour que Dieu l’accorde plus facilement, je renonce totalement dorénavant aux choses du siècle et je m’engage à servir Dieu tant que je vivrai ». A la fin du XIIIe ou au début du XIVe siècle, un autre écrivain joua de  l’ambiguïté de ce passage pour l’inscrire dans une sorte de merveilleux rationalisant : « le sentiment différent des parents », explique-t-il crânement dans son interpolation, « eut des conséquences différentes chez leur fils : ce dernier naquit en effet privé de la lumière des yeux ; mais, ainsi que son père l’avait demandé, Dieu lui accorda de contempler les célestitudes un fois par jour, ce qu’il a attesté dans son écrit précieux ». Ainsi l’hagiographe prépare-t-il son récit à venir de la vision céleste que Hoarvé, devenu adulte, partagera avec l’évêque de Léon.

Mais revenons-en à l’auteur de la première version de la vita de Hoarvé : on a compris que, sous sa plume, Hoarvian s’était retiré du monde à la naissance de son fils ; quant à Rivanone, elle a choisi la solitude, en un lieu que la tradition a identifié avec Lanrivanan en Plouguin et dont le saint n’aura la révélation que tardivement : quand il s’y rend enfin, c’est pour assister sa mère mourante. Même à peine ébauchée, cette peinture d’un érémitisme au féminin, qui se prolonge par l’inhumation de Rivanone sur place, où se produisent après sa mort de nombreux miracles, est d’autant plus intéressante qu’elle est rarissime dans l’hagiographie bretonne : elle témoigne que les formes les plus ardentes de la vie spirituelle féminine, faute à cette époque d’établissements réguliers où elles pouvaient être encadrées, ont emprunté les mêmes modèles que ceux des hommes.  Un troisième auteur qui, pour sa part, travaillait au tournant des XIIe-XIIIe siècles, – soit entre les deux hagiographes dont il a été précédemment question –, s’est efforcé de restaurer ce tableau familial assez délabré : il rapporte notamment que, pendant sa petite enfance, Hoarvé avait été élevé par sa mère à Quéran en Tréflaouénan, à proximité de la maison de son oncle, Rigour ; il indique en outre que, dans sa retraite, Rivanone n’avait pas vécu absolument seule, puisqu’elle bénéficiait des attentions d’une certaine Cristine, sa servante. Il s’agit ainsi pour cet écrivain de s’adapter aux mentalités de son temps, moins empreintes de rudesse que celles de l’époque où avait été composée la première version de la vita de Hoarvé : peut-être d’ailleurs est-il l’inventeur du personnage de Rigour, dont la présence visait à rassurer l’auditoire quant à la protection dont avait bénéficié Rivanone en tant qu’orpheline. Il est également possible qu’il ait inséré dans le texte plus ancien la formule relative à la bénédiction sacerdotale du mariage de Hoarvian avec la jeune fille, afin que cette union précipitée parût plus respectable. Cependant, ces différents efforts n’ont pas permis de refermer la plaie béante de la virginité sacrifiée de Rivanone, qui témoigne d’un temps où l’Église constatait, impuissante, comment l’aristocratie féodale, en Bretagne comme ailleurs, développait des stratégies matrimoniales et concubinaires dans le seul intérêt de son développement lignager, en dehors et parfois au détriment de toute autre considération.

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La situation bretonne est d’ailleurs décrite dans l’Histoire de Guillaume le Conquérant, qui fut rédigée en 1073-1074, par le normand Guillaume de Poitiers ; celui-ci propose une explication de nature « militaire » du phénomène, sans doute largement exagéré, mais qui devait cependant correspondre à une certaine réalité sociologique : « car, dans ces contrées », écrit-il à propos de la Bretagne, « un chevalier en engendre cinquante en épousant, à la manière des Barbares, dix femmes ou davantage ». La formule péjorative more barbaro ne manque pas de sel sous la plume du chantre de Guillaume de Normandie, les usages en question étant plus particulièrement en vogue au sein de la dynastie ducale normande, au moins jusqu’au règne de Guillaume, lequel était lui-même issu d’une union more danico (« à la Danesche manere », « à la manière danoise »). La vita de Judicaël, composée vers 1075, confirme que ce genre de concubinat, peut-être justement sous l’influence des échanges avec la Normandie, n’était pas inconnu en effet à cette époque en Bretagne.

Les circonstances qui entourent la conception de Judicaël ne sont pas sans rappeler celles qui sont rapportées dans la vita de Hoarvé : là encore, un rêve prémonitoire chez le futur père, Judaël ; puis la rencontre de ce dernier avec une jeune fille vierge nommée Pritelle : l’union entre les futurs parents, qui ne paraît pas avoir été consacrée, est consommée la nuit suivant cette rencontre et, de leur première étreinte, la jeune fille conçoit un fils. Enfin, dans les deux cas, la scène se situe en Léon. D’importantes différences cependant : le statut social respectif des protagonistes, roi et princesse en ce qui concerne Judaël et Pritelle, appartenance à de « bonnes familles » dans le cas des parents de Hoarvé ; l’absence revendiquée de désir charnel chez Hoarvian, à l’opposé du cas de Judaël. En outre, le rêve prémonitoire de ce dernier, loin de véhiculer quelque message divin, trahit avant tout son projet de domination politique de la Bretagne, comme le montre l’interprétation qu’en donne à sa requête le devin Taliésin. Quant à Pritelle, au contraire de Rivanone, elle accepte volontiers de sacrifier sa virginité, non seulement pour satisfaire le désir sexuel explicite de Judaël, mais surtout pour lui permettre de conforter les ambitions dynastiques de celui-ci en lui donnant un fils.

Comme dans le cas de Hoarvé, l’histoire de Judicaël a fait l’objet de plusieurs traitements littéraires ; mais, en ces différentes occasions, ce qui se rapporte à la conception du futur saint n’a pas véritablement subi de modifications, malgré que l’anecdote ne soit guère conforme à ce qu’on peut lire habituellement dans un texte hagiographique. Au reste, le dossier en question contient un épisode fort intéressant sur l’ambiance qui régnait au sein de ces familles « surcomposées » : la présence et le rôle d’une femme légitime que l’hagiographe désigne comme la noverca (« belle-mère, marâtre ») de l’enfant et que l’arrivée de ce dernier dans la maisonnée avait rendu jalouse, sans doute pour le compte de ses propres enfants. L’écrivain nous montre cette épouse (anonyme) évoquer avec une sorte de rage contenue la destinée future de Judicaël qui, au-delà de sa brillante carrière d’unificateur de la Bretagne, sera conduit à embrasser finalement l’état monastique et donc à renoncer aux fastes du monde : adressés directement au bambin alors âgé de trois ans, ces propos, qui reçoivent un large assentiment de la part de Judaël, tablent ainsi de manière implicite sur la possibilité, pour l’un des demi-frères de Judicaël, d’accéder un jour au trône. Quand bien même certaines traditions, comme il se voit par exemple dans la vita de Malo par Bili (vers 860-870), avaient peut-être effectivement conservé le souvenir de querelles intra-dynastiques au sein du clan des Jud- au temps des rois mérovingiens, – Judicaël est, par ailleurs, un personnage historique attesté et un contemporain de Dagobert Ier, – c’est naturellement à l’époque de l’hagiographe qu’il convient de rapporter cette intéressante notation sur les ambitions plus ou moins contrariées des épouses légitimes confrontées à la véritable « institutionnalisation » des pratiques concubinaires au sein de l’aristocratie féodale. Il faut également remarquer le verbe « prophétiser » utilisé par l’hagiographe pour caractériser les propos tenus par la femme de Judaël (prophetavit) : cela est-il suffisant pour attribuer à celle-ci un statut de « prophétesse » ? Ou, à l’instar de Taliésin, s’agit-il plutôt de manifestations divinatoires ?

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Le don de prophétie est reconnu aux femmes déjà dans l’Ancien Testament et  l’institution ecclésiale, qui, très tôt, leur a retiré le droit de se livrer à la prédication publique, leur reconnaît en revanche celui de « prophétiser », dont nous avons ainsi de nombreux exemples, en particulier durant les périodes les plus troublées : les révoltes et la remise au pas des barons bretons par les ducs durant la seconde moitié du XIe siècle, époque à laquelle nous reportons la composition de la vita de Judicaël, pourraient ainsi avoir suggéré à l’hagiographe de présenter les invocations de la femme de Judaël comme une série prophétique, inspirée donc par le souffle divin,  plutôt que de les ravaler au rang de simples prédictions. De même l’interminable succession de conflits (1337-1453) qui a reçu le nom de « Guerre de Cent Ans », a-t-elle vu apparaître en Bretagne, terrain précoce de ces événements dramatiques, son contingent de « devineresses » et de « prophétesses », qu’il est parfois difficile de distinguer entre elles : il nous semble cependant qu’appartient à la première catégorie l’épouse de Du Guesclin, Tiphaine Raguenel, dont le souvenir tel qu’il est conservé aujourd’hui au Mont-Saint-Michel est un complet « canard » ; tandis que Pieronne, dont la célébrité relative en tant que « Jeanne d’Arc bretonne » est surtout formée des fantasmes historiographiques des littérateurs du XIXe siècle, peut être effectivement rangée dans la seconde.

Il y a fort à craindre que le nom de Tiphaine Raguenel, non content d’être associé à certaines interprétations erronées de l’astrologie médiévale, ne le soit également, pour cause d’un marketing touristique racoleur, à l’usage de la ceinture de chasteté, vieille lune dont Albercht Classen a fait définitivement justice, mais qui continue à alimenter le « légendaire urbain » médiéval. L’essentiel de ce que nous savons sur Tiphaine Raguenel, en particulier ce qui concerne son mariage avec Bertrand Du Guesclin, ainsi que ses prédictions sur la destinée de son époux, est tiré de la longue épopée versifiée composée par Cuvelier dans les années 1380 ; cette œuvre a fait l’objet vers 1425 d’une adaptation en prose comportant de nombreuses modifications de détail. Les connaissances de Tiphaine en astronomie et en philosophie l’avaient rendu, nous dit le poète, « la plus sage et la mieulx doctrinée » et certains croyaient entendre dans ses propos « parole de fée. Mais, à dire raison, elle estoit inspirée de la grâce de Dieu parfaitement fondée », formule qui se veut rassurante du point de vue de la doctrine chrétienne. Quant à cette histoire de ceinture de chasteté, qui fait partie du racolage douteux caractérisant l’exploitation touristique du supposé « logis de Tiphaine Raguenel » au Mont, il est incontestable qu’elle interroge sur une certaine volonté masculine d’appréhender et de contrôler, dans ses ressorts les plus intimes, la sexualité des femmes ; mais cette interrogation concerne les hommes dues XVIIIe et XIXe siècles qui ont créé et développé la légende, non les contemporains de Du Guesclin.

Pieronne, dont notre principale source, le Journal d’un bourgeois de Paris,  indique qu’elle était originaire de Bretagne bretonnante, présente un profil plus net de « prophétesse » : en effet, si elle paraît s’être en l’occurrence contentée de dire que Jeanne D’Arc était bonne, ses actions bien faites et conformes à la volonté divine, elle affirmait recevoir ces (r)enseignements directement de Dieu le Père : celui-ci, précisait-elle, lui apparaissait souvent sous forme humaine, vêtu d’une robe blanche et d’une cape vermeille et  lui parlait « comme ami fait à autre ». En tout état de cause, la description est empruntée aux représentations de Dieu le Père, comme il s’en voyait à l’époque dans de nombreuses églises, notamment en Bretagne : ses couleurs sont l’alba romana de la robe papale et le rouge du mantum du Souverain Pontife.  Suite à sa rencontre avec Jeanne à Jargeau fin décembre 1429, Pieronne avait rejoint le petit cercle des groupies de la Pucelle, composé d’une ou deux autres femmes restées anonymes et d’une certaine Catherine de la Rochelle, à l’égard de laquelle Jeanne devait rapidement prendre ses distances. Frère Richard, un franciscain que ses prêches enflammés finirent par rendre suspect aux yeux de la Faculté de Paris, assurait la direction spirituelle du petit groupe. Ce gourou, dont notre source rapporte qu’il aurait donné l’eucharistie par trois fois le même jour à Jeanne et par deux fois à Pieronne, a-t-il encouragé cette dernière dans le récit de ses visions théophaniques ?  Capturée à Corbeil-Essonnes avec une autre femme restée anonyme, sans doute lors de l’expédition qui, de fin mars à début avril 1430, conduisit Jeanne de Sully-sur-Loire à Melun, puis à Lagny-sur-Marne, Pieronne fut amenée à Paris en même temps que sa compagne d’infortune. Si cette dernière, dûment chapitrée, échappa à la condamnation à mort, Pieronne maintint la véracité de ses conversations divines et fut brûlée vive sur le parvis de Notre-Dame, le 3 septembre 1430.

Cette attitude trahit-elle seulement l’entêtement bien breton d’une « obscure hystérique », victime de ses « hallucinations théologiques »,  telle qu’Agnès Audibert décrit Pieronne ; ou bien, sans chercher à donner à cette dernière une épaisseur historique et psychologique que l’état de la documentation lui refuse, ce jugement à l’emporte-pièce, – dans le prolongement de celui porté par la médecine positiviste sur l’hystérie de Jeanne, présentée elle-aussi comme la victime de phénomènes hallucinatoires, – n’est-il pas trop réducteur ? Les tableaux, souvent contradictoires, mais d’autant plus riches d’enseignements et propices à la réflexion, qui ont été dressés par les spécialistes depuis les dernières décennies, insistent tous sur la nécessité de dépasser cette approche clinique et de prendre en compte l’importance du discours prophétique dans le renforcement de l’idéologie royale aux derniers siècles du Moyen Âge. Au reste, on voit chacune des deux parties au conflit susciter les vocations en demandant à tous ceux qui auraient bénéficié de révélations de les faire connaître, quitte bien entendu à n’attacher d’importance qu’à celles qui semblent conforter sa propre position : la Bretagne n’est pas en reste dans ce mouvement et, s’agissant plus particulièrement de Jeanne, on voit qu’un clerc d’origine trégoroise nommé Kerimel, qui, sans doute, travaillait à la chancellerie royale et fut, peut-être, le porte-plume de la Pucelle, a laissé des vers dans lesquels il exalte l’action de cette dernière et prophétise la fin proche de la guerre, le retour des anciennes alliances, de l’amour, de la pitié et du droit, de la justice et de la paix royales ; et que nul ennemi léopardé, roi des Anglais, n’osera se dire celui des Français.

L’itinéraire de Pieronne de Jargeau à Corbeil s’était sans doute effectué sous la protection des hommes d’armes placés sous le commandement de la Pucelle ; mais, pour rejoindre Jargeau depuis la Basse-Bretagne, la distance est significativement plus longue :  trois fois plus au départ de Tréguier, par exemple, ce qui évidemment augmentait proportionnellement les risques de mauvaises rencontres, quand bien même Pieronne avait  peut-être voyagé en compagnie de la femme anonyme avec laquelle elle  devait être arrêtée. Voici en tout cas posée la question de la sécurité des déplacements aux temps médiévaux, en particulier pour les femmes qui, sans parler d’être blessées ou tuées, risquaient, lors d’une agression, le viol et la perte de leur réputation.

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On voit cependant, aux différentes époques du Moyen Âge, des femmes et des hommes cheminer sur  les routes de Bretagne ou des contrées voisines : souvent, le rayon de leur éloignement ne dépassait pas quelques kilomètres, tout au plus la distance qui les séparait du siège épiscopal, du lieu où s’exerçait la justice, de la foire la plus importante du pays, ou de la fête religieuse la plus fréquentée, lesquels pouvaient d’ailleurs ne constituer ensemble qu’une seule et même destination ; mais certains voyageurs s’en allaient plus au loin malgré les difficultés rencontrées et les dangers affrontés. Au reste, les raisons de ces déplacements sur de plus longues distances étaient généralement à peu près les mêmes que pour les autres : régler un problème de nature « administrative », qu’il fût « religieux » ou « civil », échanger des biens sur un marché, rechercher la protection divine via un intercesseur privilégié, lors d’un pardon ou au terme d’un pèlerinage.

C’est dans une perspective religiositaire que s’inscrit vers 1300 le déplacement aux basiliques des Sept-Saints de Bretagne, de deux femmes de Lanmeur, Margilie et Mahaut, alors respectivement âgées d’environ 25 et 20 ans et qui, au moment de leur déposition, en 1330, étaient toutes deux mariées, l’une au fils Thos et l’autre à Rivallon Leyzour. Entre Tréguier et Lannion, donc a priori sur le chemin du retour à leur domicile, elles firent la rencontre fortuite d’Yves de Kermartin, qu’elles connaissaient déjà : les voilà qui marchent ensemble, les deux femmes écoutant les « divines paroles » (verba divina) du futur saint Yves. Au bord de la route, étendu sous une hutte, un pauvre demandait l’aumône aux passants : c’est l’occasion pour Yves de témoigner sa charité légendaire et de bénéficier involontairement quelques instants plus tard d’un petit miracle dont les deux femmes seront les seuls témoins ; puis il les quitte et prend la direction de sa maison de Kermartin. La distance parcourue couvre à peine plus d’un kilomètre entre la cathédrale de Tréguier et la bifurcation en direction de Kermartin : l’action est donc beaucoup plus resserrée que les témoignages recueillis ne pourraient le laisser penser ; mais les deux femmes se trouvaient alors à une quarantaine de kilomètres de chez elles et ce relatif éloignement a sans doute tendance à diminuer leurs habituels repères spatio-temporels. De même, l’endroit où le SDF avait établi son abri était donc bien moins isolé qu’il n’y paraît : certes, il se trouvait suffisamment loin de la cathédrale afin d’éviter une trop forte concurrence de malades et de miséreux, mais il n’était pas pour autant situé en dehors de l’espace péri-urbain de Tréguier qui, dans ces parages, s’étendait jusqu’à l’église Saint-Michel.

Le principal enseignement que l’on peut tirer des récits complémentaires de Margilie et de Mahaut, c’est qu’au début du XIVe siècle, deux jeunes femmes, dont nous ignorons si elles étaient déjà mariées à l’époque, pouvaient voyager ensemble seules sur les routes sans craindre, – du moins n’en disent-elles rien dans leurs témoignages, – pour leur vie, ni pour leur réputation : d’ailleurs, deux ou trois ans plus tard,  Mahaut était entrée au service de Pierre de Lanmeur et de Lévenez, sa femme, seigneur et dame de Boiséon, en tant que nourrice de leur fille, ce qui paraît inimaginable si un quelconque soupçon avait pesé sur sa moralité. La liberté de mouvement accordée à Margilie et Mahaut devait donc l’être également, à des degrés divers, à d’autres femmes, selon la nature du déplacement concerné. Ainsi, il semble n’y avoir aucun empêchement dirimant dans le cas des pèlerinages, en particulier ceux réalisés dans une perspective votive, même si naturellement ce type de démarche est plutôt effectué en famille et (ou) avec des amis, d’autant que celle ou celui pour qui on a formé le vœu n’est pas toujours capable, eu égard à sa maladie ou à son infirmité, de se déplacer par ses propres moyens ; mais, dans l’enquête en vue de la canonisation d’Yves de Kermartin, on croise une femme enceinte, se décrivant explicitement comme « foraine et étrangère » (forensis et extranea), et qui était apparemment venue seule, vers 1319-1320, depuis Guérande, sa ville d’origine, jusqu’à Tréguier, soit plus de 200 km, pour se mettre sous la protection du saint : nouveau témoignage de la sécurité des routes du duché à cette époque, ou inconscience de la future mère ?

Une certaine suspicion s’aperçoit à l’occasion chez les hagiographes quant aux véritables motivations des pèlerines, moins d’ailleurs quand elles se déplacent toutes seules, comme on vient de le dire, que lorsqu’elles rejoignent des groupes en route vers un sanctuaire pour participer à la fête patronale. Ainsi en est-il d’un miracle attribué à Maurice de Carnoët où trois femmes, partie prenante d’un tel rassemblement, sont décrites comme portant, sur la tête, des rubans couleur safran qu’un feu venu du ciel détruit sans abîmer leurs cheveux : l’anecdote est moins terrifiante que gracieuse, car le prodige est que le saint s’était montré soucieux de préserver ce qui fait la beauté naturelle des trois « miraculées », leur chevelure ; mais le message subliminal est que la coquetterie féminine constitue la première étape vers la débauche. C’est l’opinion radicale d’Etienne de Fougères qui, dans son Livre des manières (vers 1175), associe les artifices du maquillage, sur lequel il donne des détails très intéressants, aux stratagèmes qu’une femme peut imaginer pour tromper la vigilance de son mari et rejoindre son amant : il s’agit par exemple, rapporte le prélat-poète, de feindre la maladie et de se faire porter, sous prétexte de retrouver la santé, à tel sanctuaire qui restait ouvert toute la nuit la veille de certaines fêtes. A ce compte, les anecdotes rapportées dans les enquêtes de canonisation relatives aux novi sancti de Bretagne, assez nombreuses, où il est question d’incubationes féminines à proximité de la tombe du saint, devraient faire l’objet d’une réévaluation de leurs enjeux, d’autant qu’à plusieurs reprises les maladies dont souffrent les personnes concernées s’apparentent, d’après leurs symptômes, à des troubles nerveux, voire psychiatriques, qu’il est tentant de mettre en rapport parfois avec des problématiques liées à la frustration du désir ; mais, outre le  « pyschologisme », il faut surtout éviter ici le piège qui nous est tendu par le moraliste : les deux types de documentation à notre disposition ne recouvrent absolument pas les mêmes « objets historiques » et ne s’inscrivent pas du tout dans la même perspective. Au reste, la pratique incubatoire était commune aux deux sexes et si, par ailleurs, elle a toujours inspiré une certaine défiance à l’institution ecclésiale, c’est apparemment moins pour d’éventuels aspects d’atteinte aux bonnes mœurs qu’en raison de ses origines païennes et de son côté « magique », sans parler des cris et désordres qui troublaient la tranquillité nocturne de l’édifice.

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Il y a également des déplacements qui dépassent le cercle, même lointain, des obligations sociales et religieuses et qui sont synonymes d’émigration ou d’exil, d’une rupture plus moins définitive avec la famille, les proches, les amis, les voisins, la paroisse, le « pays » : rupture autant familiale et sociale que culturelle et géographique. Souvent, s’agissant des hommes, presque toujours dans le cas des femmes, ce sont évidemment la misère économique et (ou) la détresse sociale qui poussent à cette émigration, à cet exil.

On découvre ainsi à Angers en 1312, ou année approchante, deux femmes, la mère et la fille, respectivement âgées d’une soixantaine et d’une vingtaine d’années, accompagnées d’un petit garçon de cinq ans environ, nommé Yves, présenté comme le fils de celle-là et le frère de celle-ci. Sans doute déjà veuve, Sabine et sa fille Azénor, apparemment non mariée, originaires de Plouguiel, près de Tréguier, avaient gagné la capitale de l’Anjou pour quêter des aumônes, comme elles le racontèrent explicitement. Alors qu’elles étaient hébergées depuis pas mal de temps déjà à l’hôpital de la ville avec le garçonnet, ce dernier mourut la nuit du Jeudi Saint : il fallut quitter les lieux, d’autant que la présence du petit Yves était sans doute seulement tolérée car les jeunes enfants n’y étaient théoriquement pas reçus. Portant son corps, voici les deux femmes à la recherche d’argent pour payer son suaire et sa sépulture et trouver un prêtre qui procédera à la cérémonie ; mais toutes ces démarches sont rendues difficiles, sinon impossibles en raison du moment et, le dimanche de Pâques à l’heure de vêpres, Sabine et Azénor, toujours avec le petit cadavre dans les bras, en sont encore à quémander à travers la ville. Elles sont alors accueillies dans la maison d’un Breton, dont elles ne connaissent rien, pas même le nom ; il a reconnu en elles des payses et leur conseille de vouer l’enfant à saint Yves, « leur voisin », insiste-t-il : aussitôt après ce vœu, Yves revient à la vie. Répit d’assez courte durée, puisqu’il mourra à la Noël suivante ; mais on peut supposer que ce délai a permis son retour et celui des deux femmes à Plouguiel, notamment pour permettre à Sabine d’offrir au saint le cierge qu’elle avait promis en ex-voto. Les deux témoignages, mutuellement corroboratifs, de la mère et la fille, résumés ici à gros traits, posent plus de questions qu’ils n’apportent de réponses, sans parler de leurs ambiguïtés : on sait par exemple, puisque c’est le cas de tous les témoins de l’enquête de canonisation, que les âges des protagonistes sont approximatifs ; mais, pour autant que la proportionnalité soit respectée, le garçonnet pourrait être plutôt le fils d’Azénor, âgée d’une quinzaine d’années au moment de la naissance de l’enfant, que celui de Sabine, laquelle en avait alors plus de cinquante-cinq. Pourquoi les deux femmes se sont-elles rendues à Angers pour exercer leur activité de mendiante professionnelle, alors qu’elles ne connaissaient personne sur place, pas même manifestement au sein de la communauté bretonne locale ?  Pourquoi, natives de Plouguiel, ignorent-elles apparemment tout d’Yves de Kermartin dont plusieurs autres témoins de l’enquête assurent qu’il avait prêché dans cette paroisse à plusieurs reprises et surtout permis qu’en 1310, ou année approchante, la maison d’un habitant du lieu, qui l’avait invoqué, fût protégée d’un incendie ? Nous laisserons de côté la question du nom Yves porté par le petit miraculé, attendu que ce nom était déjà populaire en Bretagne avant la renommée du saint.

Ne serait-elle pas bretonne également la figure féminine, tout aussi ambiguë que nos Plouguielloises, qui apporte, même frelaté, un souffle de sensualité dans un épisode tourangeau de la Geste des saints de Redon (composée vers 870) ? A l’occasion d’un déplacement à Tours dans l’espoir d’une rencontre avec Louis le Pieux, le fondateur de l’abbaye, Conwion, s’était fait accompagner par un membre de sa communauté, Condeloc, lequel apportait un gâteau de cire en guise de présent pour l’empereur ; mais ce dernier ayant refusé de recevoir les deux moines, Conwoion demanda à Condeloc de se rendre aux foires (ad nundinas) de la ville afin d’y vendre le présent désormais inutile. Or, comme il se trouvait au marché, Condeloc fut abordé par une apodix, terme glosé id est meretrix, (« c’est-à-dire prostituée »), qui lui tint ce langage : « D’où viens-tu, ami très cher, où donc étais-tu caché durant toutes ces années ? Dis-moi : n’es-tu pas mon esclave (servus) et moi ta maîtresse (domina) ? Rappelle-toi : nous avons été élevés ensemble dans la même demeure (in una domo), au sein de la même maisonnée (in una familia) ; souvent ma mère a lavé tes cheveux et souvent nous nous étendions dans le même lit ». A l’écoute de ces paroles finalement assez plaisantes, mais que l’hagiographe présente évidemment comme inspirées par le démon, Condeloc a d’abord rougi, puis son visage est passé par différentes couleurs ; et comme « la prostituée » (le texte porte à nouveau le terme meretrix) voulait l’entrainer de force (hum !) à son logis (hospitium), des prêtres du monastère de Saint-Martin, qui connaissaient bien Condeloc antérieurement (qui eum bene ante noverant), s’interposèrent et admonestèrent vertement « la prostituée » (troisième occurrence de meretrix), lui intimant l’ordre de ne plus faire une telle tentative en direction des saints de Dieu (in sanctos Dei) : Condeloc fut ainsi exfiltré, dégagé du « filet du diable » (laqueus diaboli), selon l’expression de l’écrivain. Deux citations scripturaires servent de conclusion à ce récit particulièrement vivant.

Les différents commentateurs de ce passage, même les plus récents, ont, de façon volontaire ou non, constamment adopté le point de vue de l’hagiographe : Pierre Riché parle ainsi d’« une technique bien classique », qui consiste pour la prostituée à prétendre reconnaître un ami d’enfance dans celui qu’elle cherche à racoler ; mais l’hagiographe, s’il qualifie les propos de l’apodix de « diaboliques » (verba diabolica), ne dit pas expressément qu’ils sont mensongers : le silence de Condeloc et son émotion pourraient être assez facilement interprétés comme une reconnaissance de ce passé enfoui. Au reste, il n’y a finalement rien de très compromettant dans les souvenirs qui sont évoqués : Condeloc aurait passé une partie de sa jeunesse à Tours, chef-lieu de la métropole ecclésiastique dont dépendait la Bretagne, peut-être au sein d’une famille bretonne, dont la fille, séduite par la simplicité et la prestance de l’adolescent, s’était imaginé pouvoir devenir un jour sa maîtresse. Un tel séjour tourangeau du jeune Condeloc paraît confirmé par les déclarations des moines de Saint-Martin ; mais on peut également supposer l’inverse : c’est en Bretagne que Condeloc aurait connu la jeune fille, que les difficultés de l’existence avaient contrainte par la suite à se prostituer à Tours, loin de sa famille, et pour qui la rencontre fortuite avec son premier (?) amour apparaissait comme une possible porte de sortie.

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Comparée à l’ascèse de Robert d’Arbrissel qui cherchait à s’éprouver en dormant au milieu de femmes, parmi lesquelles des prostituées qu’il n’avait pas hésité à débaucher du bordel pour leur proposer de suivre le Christ, et qui, si l’on en croit Etienne de Fougères, faisaient l’objet de la même attention de la part de Vital de Mortain, le fondateur de Savigny, l’attitude timorée, peut-être même un peu lâche de Condeloc s’avère plus conforme à celle qui, – quel que soit le modèle de sainteté retenu, doit, à toutes les époques, caractériser, selon l’hagiographe, le candidat dont il a entrepris de raconter la vie et (ou) les miracles : ainsi, pas question évidemment pour Guillaume de Saint-Brieuc, dans sa vita du XIIIe siècle, d’accepter les caresses d’une noble veuve venue solliciter les bonnes grâces de l’évêque, pas plus que, – jeune clerc ayant reçu l’hospitalité chez un personnage important, – il n’avait supporté l’intrusion dans son lit d’une fille de la maison séduite par sa beauté. En revanche, il est important de remarquer que les auxiliaires et (ou) les bénéficiaires des miracles du prélat, de son vivant ou après sa mort, sont majoritairement des femmes, souvent dans des situations qui leur étaient imposées par les contraintes de leur sexe : c’est en particulier le cas de l’épisode du prêt de la cuve devant permettre à une femme enceinte de soulager ses douleurs par un  « bain de gésine », ou bien de l’histoire de cette malheureuse qui, s’étant amputée d’un sein qui la faisait souffrir, l’a  miraculeusement recouvré, « plus blanc », c’est-à-dire plus beau, qu’il ne l’était auparavant. Ces éléments du récit hagiographique, et d’autres encore, peuvent avoir emprunté une partie de leur substance à des sources de nature diverse et, conséquemment, moins refléter la « réalité » de leur époque que leur propre reflet dans la littérature du temps :  l’anecdote de la femme qui vient se coucher dans le lit de Guillaume pourrait ainsi reproduire un épisode de la vie du jeune Bernard de Fontaines, le futur Bernard de Clairvaux, dont plusieurs exempla nous décrivent comment il résista à la tentation féminine ; pour sa part, l’hagiographe privilégie explicitement Joseph, l’intendant de Putiphar, comme modèle de la chasteté de Guillaume, ce qui, là encore, ne constitue pas un argument en faveur de la véracité de l’anecdote. En outre, il n’est pas impossible que certains éléments du récit hagiographique puissent renvoyer à des motifs « mythico-folkloriques » : si l’anecdote de la cuve destinée au « bain de gésine » est insuffisamment détaillée pour permettre d’y déceler un éventuel motif mélusinien, celle qui concerne le sein amputé et son remplacement miraculeux, présente une incontestable parenté avec le mythème apparemment panceltique de  « la femme au sein d’or », examplifié au début du XIIIe siècle par l’auteur du  Roman de Caradoc, et qui a reçu, en Bretagne, à la même époque, un prolongement hagiographique dans la « belle et pieuse histoire du roi de Brest et de sa fille Azénor, épouse du roi de Goëllo », mère de saint Budoc ; mais les relations que ce dernier texte,   peut-être composé par un membre du clergé de Saint-Brieuc contemporain de l’évêque Guillaume, – a pu entretenir avec les autres traditions se révèlent particulièrement complexes et, en l’état actuel de nos connaissances, nous ne sommes pas en mesure de déterminer dans quel sens d’éventuelles influences auraient pu s’exercer. L’intérêt de l’histoire d’Azénor est surtout de donner à voir le portrait d’une femme dans ses différentes dimensions de fille, d’épouse et de mère, nous permettant ainsi d’en mesurer les contraintes, quel que soit par ailleurs le caractère extrêmement convenu de ces représentations (fille obéissante, femme fidèle et mère dévouée), sans parler de la problématique de la jalousie, qui est au cœur du récit : jalousie de sa marâtre, laquelle fait naître à son tour le soupçon dans le cœur du mari d’Azénor. Tout ceci est assez vivant du point de vue romanesque ; mais, à l’exception de l’abbaye de Beauport en Irlande, sur laquelle d’ailleurs l’hagiographe ne sait rien et dont la mention du nom lui a évidemment été inspirée par la présence du monastère homonyme sur la côte bretonne, les effets de réel sont inexistants.

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Il est très difficile en conséquence d’appréhender la sexualité des femmes au travers des modèles proposés par la littérature hagiographique qui, sur ce sujet, se contente généralement de décliner à l’infini la figure de la prostituée ou celle de la gourgandine, souvent ramassée dans celle de la tentatrice, même quand il s’agit de femmes mariées : ainsi, sous la plume d’Ermold le Noir, la sensualité déployée par l’épouse du roi breton Murman s’apparente à une sorte de prostitution conjugale où les femmes obtiennent gain de cause en prodiguant à leurs maris les caresses auxquelles ils devraient, mais ne peuvent pas toujours résister, surtout quand elles s’accompagnent d’autres orgies, de boisson et de nourriture cette fois ; dans le cas précis, Murman, circonvenu durant la nuit par sa femme, refuse au matin la paix proposée au nom de Louis le Pieux par l’abbé Witcar et meurt dans la bataille qui oppose ses troupes à celles de l’empereur (818). Cependant, nous sommes bien embarrassé pour juger de la valeur du témoignage au second degré d’Ermold, qui en avait évidemment recueilli la matière première auprès de Witcar : outre les propres préjugés de l’écrivain et la nécessité de sacrifier aux contraintes de l’épopée, on peut légitimement s’interroger sur la sincérité des explications fournies par l’émissaire pour rendre compte de l’échec de ses négociations. Quant à certaine forme d’expression plus raffinée de la sensualité féminine que nous avons cru entendre dans les propos que tient l’apodix tourangelle à Condeloc, elle  ne se retrouve plus guère par la suite : ainsi, par exemple, les descriptions de rapports lesbiens sous la plume d’Etienne de Fougères dans le Livre des manières, témoignent surtout, au travers d’une écriture tout à la fois imagée et crue, d’un point de vue masculin sur le sujet, en particulier l’importance attachée dans l’acte sexuel au rôle du phallus, bien évidemment absent en l’occurrence. Ce phallo-centrisme et la méfiance, voire la crainte que les femmes inspiraient aux clercs, s’aperçoivent par la propagation à l’époque médiévale de rumeurs et de croyances qui survivent dans nos modernes « légendes urbaines » : pour enrichir leur corpus d’exempla, les hagiographes n’ont pas hésité à creuser la veine populaire, riche d’historiettes gauloises ou même obscènes, auxquelles le genre du fabliau assurera, à partir du XIIe siècle, un succès durable.

C’est dans ce contexte de porosité du genre hagiographique, véritable passerelle entre la culture laïque et la culture cléricale, qu’il convient de situer l’anecdote du « couple collé », rapportée dans la passio de Guigner, peut-être composée à Exeter dans le 1er tiers du XIIIe siècle, ainsi que dans le recueil des Miracula Ecclesiae Namnetensis, ouvrage plus ancien dont l’origine nantaise est assurée. Deux anecdotes distinctes sur le même sujet figurent sous la plume de Geoffroi de la Tour Landry dans son Livre pour l’enseignement de ses filles (1372). La légende urbaine est échafaudée sur un tabou chrétien, que Dyan Elliott a résumé par la formule Sex in Holy Places, entendez les églises, les placîtres, les monastères, les cimetières et autres lieux (con)sacrés : tabou dont la transgression est miraculeusement punie par un phénomène de penis captivus, obligeant les couples à implorer la levée de la sanction divine dans des circonstances particulièrement humiliantes pour eux, attendue la publicité donnée à leur situation. Du point de vue de l’histoire des mentalités, il est fascinant de constater que ce cas d’« anxiété médiévale », surtout présent chez les hommes, s’est prolongé jusqu’à nos jours : le tabou s’exerce désormais à propos des lieux plus ou moins incongrus que les victimes de ce type de mésaventure ont choisis pour leurs ébats, par exemple de petites voitures de sport dont il faut alors les désincarcérer, ou bien s’est déplacé vers l’éventuel aspect adultérin de la relation, lequel ne constituait qu’un facteur aggravant dans les versions médiévales  ; la permanence de tels récits est d’autant plus surprenante que les travaux médicaux sur le penis captivus ont généralement conclu à l’extrême rareté du phénomène, si tant est même qu’il existe , et dénoncent avec plus ou moins d’indulgence le « canard » de William Olser, publié en 1884, qui serait à l’origine de tous les prétendus témoignages sur le sujet depuis cette date. Ainsi le tabou est-il d’autant plus fort qu’il ne s’appuie pas sur la réalité douteuse du penis captivus, mais sur la crainte que ce dernier suscite. Il n’est donc pas aberrant de supposer que cette crainte est plutôt celle d’une reductio ad canem : dans la gent canine en effet le coït aboutit à un phénomène (apparemment) similaire et nos auteurs ne manquent pas en conséquence de comparer les malheureuses victimes à des chiens. Cependant, il serait imprudent de chercher à reconnaître dans le recours à ce topos littéraire une quelconque tentative de substitution de pratiques sexuelles hétérodoxes par d’autres, plus conformes à la doctrine de l’Église. En revanche, il y a là matière à enrichir les travaux sur le concept de « honte » au Moyen Âge, explicitement signalé par Geoffroi de la Tour Landry : il est en effet frappant, comme nous l’avons dit, que la publicité de leur situation, plus que la situation elle-même, soit la raison principale du stress éprouvé par les couples concernés, en particulier par l’homme dont les récits en question nous ont généralement transmis le nom et (ou) l’état social, souvent assez élevé. 

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La méfiance à l’égard des femmes est constante aux différentes époques du Moyen Âge ; mais on observe à partir du XIIe et surtout du XIIIe siècle, une inflexion dans l’attention et l’intérêt qu’elles suscitent chez les hagiographes : elles reçoivent même à l’occasion les marques d’une plus grande considération et d’un plus grand respect, à l’instar de la dévotion mariale dont, en Basse-Bretagne plus particulièrement, la strate toponymique des Locmaria (XIe-XIVe siècles) montre l’essor. Nous avons indiqué que le rôle important que l’auteur de la vita de Ronan fait jouer à Keban pouvait apparaître en creux, malgré l’opposition résolue dont cette dernière fait preuve à l’encontre du saint, comme un signe précurseur de ce tournant, en particulier si on le compare à la manière dont Rivanone ou Pritelle avaient été traitées par les hagiographes au siècle précédent. La comparaison avec les textes plus anciens serait encore plus significative. Malgré la tentation, à laquelle certains ont cédé, de reconnaître de véritables « ministresses » ordonnées dans les conhospitae qui, au début du VIe siècle assistent les prêtres Lovocat et Catihern lors de la célébration de la messe, il n’y a pas de raison de penser que les Bretonnes du haut Moyen Âge ont occupé une place prééminente dans la société de leurs époques, sinon celle que leur donnait leur statut social, comme dans le cas des princesses : ce ne peut être qu’en vertu de son statut d’épouse royale et avec l’accord de son mari que la femme de Waroch souscrit des actes d’élargissement en faveur de prisonniers de guerre ; car s’il en avait été autrement, Grégoire de Tours, qui rapporte le fait, n’aurait pas manqué de souligner ces circonstances exceptionnelles. Au IXe siècle, c’est à nouveau en représentation ou en survivance de leurs époux que l’on voit, dans les actes du cartulaire de l’abbaye de Redon, des femmes de puissants exercer à l’occasion des responsabilités de nature « politique » ou plus exactement « administrative », notamment en ce qui concerne le machtiernat  ; mais, le plus souvent, ce sont leurs droits de propriété, inaliénables, que rappellent ces actes : il n’en va pas différemment de  celui par lequel, à la mort de son fils, une veuve du nom de Roiantdreh, lointaine descendante de Judicaël, transmet ses biens, en l’adoptant, au roi Salomon à qui elle confie ses filles, même si, sans doute, cette adoption par l’héritière de la dynastie judicaëlienne venait renforcer le prestige du monarque breton.

Sous-représentées numériquement dans les vitae de cette époque, – celles de Guénolé, Magloire, Malo, Paul Aurélien et Samson, pour ne citer que les textes les plus importants et dont la datation ne fait pas débat les femmes jouent généralement un rôle plus ou moins passif de bénéficiaires de l’intercession du saint à des fins thérapeutiques, formant entre 20 et 30 % du contingent des miraculés, et font souvent l’objet en l’occurrence des manœuvres du diable… ou des hommes. Leur position est toujours subalterne, pour ne pas dire superfétatoire, même au sein de la famille d’un saint, comme on le voit avec la sœur de tel ou tel : ainsi de Clervie, qui bénéficie d’un miracle de Guénolé, et que l’hagiographe, Wrdisten, mentionne en qualité de sœur du saint mais comme par mégarde car, souligne-t-il, « ce n’est pas l’habitude d’écrire la généalogie des femmes »  ; également de la sœur unique, alors enfant, de Samson, à qui ce dernier assigne une destinée de pécheresse, en conseillant cependant à sa famille : « élevez-la quand même, car c’est un être humain » ! Seul le portrait d’une des trois sœurs de Paul Aurélien, Sitofolla, montre une certaine épaisseur psychologique et l’hagiographe, Wrmonoc, évoque rapidement à son propos la relation affectueuse qu’elle entretient avec le saint. Les mères au demeurant sont à peine mieux traitées : à part Anna, qu’une sorte de « tendre complicité » unit, comme l’indique Jean-Christophe Cassard, « à son fils Samson dans leur entreprise de conversion du coupable Amon », le mari de l’une et le père de l’autre, on voit que Gwenn, la mère de Guénolé, est avant tout une représentation symbolique de la maternité, signalé par sa polymastie, tandis que la mère de Malo, Deruel, sœur d’Amon, est, à l’instar d’Anna, une femme âgée quand elle conçoit enfin son fils. Le cousinage de Samson s’étend également à Magloire, dont les parents, Umbraphel et Affrella, sont respectivement le frère d’Amon et la sœur d’Anna ; mais Affrella ne joue aucun rôle particulier dans la vita de son fils. Quant à la mère de Paul Aurélien, elle est passée sous silence par Wrmonoc, lequel, habituellement prolixe en effets de réel de nature onomastique, ignore donc manifestement jusqu’à son nom. Pour trouver, au sein de la nébuleuse familiale d’un saint, des démonstrations, sinon des déclarations d’amour filial, conjugal et maternel, il faut, comme nous l’avons dit, attendre le XIIIe siècle et la création d’un « médiévotype » hagiographique tel que celui d’Azénor, qui concentre dans un même personnage ces différentes formes d’affection et d’attachement pour d’autres êtres.

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A partir du XIIe siècle, la thématique sous-jacente de la femme mal-mariée, maltraitée, se fait enfin jour et trouve désormais un écho compassionnel dans les textes hagiographiques et dans les enquêtes de canonisation ; mais elle est bientôt également annexée par la littérature parodique : le personnage de la femme battue par son mari, en particulier, connaît alors un vif succès, y compris lors de sa subversion comme dans le cas de l’épouse du Vilain mire, ou de son inversion avec la Mégère émasculée. Cette approche littéraire, à laquelle son refus de la métaphore et de l’allusion donne une apparence de réalisme, témoigne également parfois d’une moindre subtilité dans l’analyse de la situation. Le texte hagiographique, plus en finesse, peut s’avérer aussi explicite, même à mots couverts : dans sa vita déjà citée du fondateur de Savigny, Etienne de Fougères rapporte ainsi que Robert, comte de Mortain, frère utérin de Guillaume de Normandie, non content de traiter son épouse avec mépris, n’hésitait pas à la frapper. La comtesse s’en ouvrit à Vital, qui était alors chapelain du comte :  nous ignorons s’il s’agit de la première ou de la seconde femme de Robert, car nous sommes à l’époque de la mort de la comtesse Mathilde (1085) bientôt suivie du remariage de Robert avec Almodis, laquelle épousera en secondes noces Roger II de Montgommery, comte de Lancastre, frère de Mathilde. Vital, touché par la détresse de la comtesse, prit devant elle l’engagement de montrer sa désapprobation en quittant la cour si la situation devait se reproduire : il fut bientôt contraint de se retirer. Robert, qui ignorait les raisons de ce départ et qui tenait beaucoup à la présence du futur saint à ses côtés, lui demanda des explications : celles-ci données, Vital accepta de revenir à Mortain sous réserve que le comte fît pénitence et qu’il amendât sa conduite à l’égard de son épouse, ce à quoi consentit Robert qui, assure l’hagiographe, eut désormais un comportement approprié à l’égard de cette dernière. Cet exemple normand sous une plume bretonne, si du moins Etienne n’était pas lui-même natif de Normandie, – trempée dans l’encrier de l’administration Plantagenêt, vaut pour notre propos de manière générale : il témoigne en outre que la violence conjugale, à cette époque comme aujourd’hui, touche également les classes sociales privilégiées. Il est intéressant à cet égard de noter que la légende noire de Guillaume de Normandie, le demi-frère de Robert, l’accuse lui-aussi de violences à l’encontre de sa femme Mathilde de Flandres : accusations anciennes au demeurant, quasiment contemporaines du règne de ce prince. Retournons en Bretagne pour examiner le témoignage, deux siècles et demi plus tard, à l’autre bout de l’échelle sociale, d’une paysanne de Pluzunet, Adelice, veuve d’Yves Locgier, qui rapporte aux commissaires chargés de l’enquête en vue de la canonisation d’Yves de Kermartin les faits suivants : le jour de la Saint-Gilles (1er septembre) 1313, ou année approchante, alors qu’elle se rendait au moulin pour y faire moudre du grain, le roncin qui portait la charge glissa dans la rivière et, depuis le matin jusqu’au coucher du soleil, les pattes avant empêtrées dans son licol, il ne refit pas surface ; cependant, aussitôt après qu’Adelice l’eut voué au futur saint, on aperçut ses oreilles et, bientôt, il put remonter vivant sur la berge. Le plus intéressant est que le vœu d’Adelice, comme elle l’explique aux enquêteurs, avait été motivé par la crainte de son mari, qui se montrait « dur et cruel à son égard » (qui sibi durus erat et crudelis) : ainsi, à l’occasion de son vœu, elle indique expressément qu’elle ne retournera pas à la maison de ce dernier sans l’animal (non ibo ad domum mariti mei sine ipso). « Dur et cruel » : derrière ces deux simples mots, on peut imaginer la colère et les coups, dont Yves Locgier était sans doute coutumier et que sa veuve peut désormais évoquer sans crainte. Parfois, le non-dit est plus parlant encore, jusque dans la mutité. Au nombre des miraculés de Maurice de Carnoët, une jeune femme qui, à l’instant de son mariage, perdit la parole et resta muette pendant deux ans : difficile de ne pas penser à un traumatisme conjugal, d’autant que c’est son père, et non son mari, qui l’avait conduit au tombeau du saint, où elle fut guérie. La nature de tels traumatismes nous échappe le plus souvent ; mais, à Vannes, en 1453, la veuve de Lucas Locquemeren, Amette, rapporte aux commissaires chargés de l’enquête en vue de la canonisation de Vincent Ferrier qu’ayant été mariée à douze ans (fuit conjugata in anno duodecimo  sue etatis), elle fut miraculeusement guérie, par l’intercession du saint, suite à une grave blessure à la vulve après avoir connu son mari, blessure qui l’empêcha d’uriner pendant quinze jours (et postquam fuerat cognita a marito, habuit in vulva quamdam infirmitatem  adeo gravem quod nequibat migere per quindecim dies). Si ce témoignage est isolé, il est d’autant plus intéressant que ces événements étaient intervenus au sein d’une famille bourgeoise de la paroisse Saint-Patern de Vannes. Amette fut d’ailleurs entendue par la commission d’enquête à propos du cas d’une autre bourgeoise de la ville, Jeanne, épouse de Mathurin Gaultier, dont l’étrange maladie pourrait avoir été moins la conséquence d’une possession diabolique, comme l’affirma Amette, que d’une tentative d’empoisonnement, comme le suggérèrent les voisins de Jeanne, peut-être par un mari étrangement absent.

Il n’y a pas de moyen plus sûr d’échapper au mal-mariage, que de se prémunir à l’égard du mariage lui-même : une fille de famille noble avait développé un comportement furieux, avec morsures et lacérations sur autrui, et ne pouvait produire aucun son. Ses parents la conduisirent au sanctuaire de Carnoët, où elle bénéficia d’une vision de Maurice et d’un miracle qui lui rendit l’usage de la langue, jusque-là liée par un démon ; elle expliqua alors que, durant cette vision, le saint lui avait demandé d’embrasser l’état de vierge perpétuelle, ce à quoi le père consentit d’autant plus volontiers que, selon sa fille, Maurice avait bien précisé qu’elle devait obtenir expressément son accord : que voilà un saint bien respectueux de l’autorité paternelle ! « Ma fille, déclara le père, je t’accorde avec la plus grande dévotion d’obéir au commandement du bienheureux Maurice et de ne te départir en aucune manière de son service » (« filia mi, inquit, concedo ut cum summa devotione beati Mauricii obedias imperio, et concedens praecipio, ut ab eius nullatenus discedas servicio »). Ce vœu permit à la jeune fille d’échapper ainsi au mariage auquel sa situation probable de penherez, – en effet, il n’est fait mention d’aucun frère ou sœur, – la destinait, sinon la condamnait.

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Il faut également considérer le cas du second mariage d’une veuve et le risque pour elle de tomber conjugalement de Charybde en Scylla. Le veuvage chez les femmes est au Moyen Âge un statut socio-familial complexe, porteur tout à la fois de menaces et d’opportunités, en fonction précisément des caractéristiques sociales et familiales de chaque situation : on vient de voir que l’épouse d’un homme dur et cruel pouvait trouver avantage, devenue veuve, à pouvoir évoquer sa détresse de l’époque, et une autre décrire cliniquement sa défloration enfantine. Si, à l’occasion, un remariage hypogamique pouvait permettre à la femme, pour autant qu’elle le souhaite et qu’elle en ait les capacités, de conserver un certain ascendant dans son nouveau couple, la structure de la société médiévale bretonne, dont la base est constituée par une population peu capitalisée et peu urbanisée, qui se montre plus ou moins solidaire des plus vulnérables, donne à voir avant tout des veuves démunies, surtout lorsque celles-ci ont encore des enfants en bas âge. A Penvenan, d’après l’auteur de la vita de Cunval au XIIe siècle, une veuve peut compter sur le réconfort et l’aide de ses voisins après s’être fait dérober deux moutons ; mais une autre, de la paroisse également trégoroise de Pommerit, ne fait pas l’objet, à la même époque, d’une telle sollicitude de la part d’un voisin irascible, lequel, à coups de bâton vengeurs, tue l’unique richesse de la pauvre femme, une truie, qui avait dévasté son champ de fèves : désemparée, la malheureuse veuve recommande l’animal à Maurice de Carnoët ; celui-ci ramène la truie à la vie et reçoit en don l’un des sept porcelets qu’elle met bas par la suite. De manière générale, les difficultés financières font des veuves des proies faciles pour les prêteurs sur gages : Yves de Kermartin intervient gratuitement au profit d’une certaine Levenitz (*Levenez), elle-aussi de Pommerit, laquelle se trouve en procès avec un nommé Rivalon Bardoul, explicitement qualifié « usurier » (usurarius), à propos d’un courtil que ce dernier prétend avoir obtenu sur elle. Si elles sont un peu plus nanties, les veuves peuvent être le jouet d’aigrefins et on voit ainsi le futur saint Yves mettre ses compétences juridiques au service cette fois d’une habitante de Tréguier, une certaine Alice, fille d’Hamon, à qui un individu malhonnête, en l’occurrence un jeune homme, le fils Prigent de Ploëzal, avait fait miroiter le mariage. Au reste, la justice coûtait cher et dépassait les moyens dont disposait cette femme : c’est la raison pour laquelle Yves, estimant sa cause juste, non content de se mettre à son service « pour l’amour de Dieu » (amore Dei), enjoignait aux notaires de la cour épiscopale d’en faire autant. Ayant finalement obtenu gain de cause, on imagine bien qu’il ne s’agissait pas pour autant de jeter la malheureuse dans les bras de celui qui avait voulu l’escroquer ; Alice s’attacha alors au service d’Yves en compagnie d’une certaine Madeleine, « que le saint convertit l’une et l’autre à une vie sainte et honnête » (eas ad tenendum sanctam vitam converterat et honestam), comprendre une discipline qui pût permettre à des laïques de mener une vie religieuse : les deux femmes, mortes avant l’enquête de 1330, étaient  en conséquence appelées « les sœurs de dom Yves » (que vocabatur sorores dicti domini Yvonis). Déjà, sous la plume de Wrdisten, la mère de Rioc, resuscitée à la demande de celui-ci par Guénolé, ou encore la mère d’Idunet, dans la vita de ce dernier, avaient adopté, comme l’a résumé Cassard, « le statut que l'église recommande chaudement à celles qui ont été mariées comme préférable à de nouvelles noces charnelles » : on constate ainsi que par-delà les siècles le corps de doctrine de l’institution était resté inchangé ; mais les femmes ont fait l’objet d’un intérêt beaucoup plus marqué à partir du XIIIe siècle de la part des hagiographes, en particulier ceux qui ont travaillé à partir des enquêtes de canonisation de novi sancti, comme dans le cas de Maurice de Carnoët ou de Guillaume de Saint-Brieuc, intérêt partagé par les commissaires chargés d’enquêter sur Yves de Tréguier, Charles de Blois, et Vincent Ferrier. Ces « acculturateurs »  et leurs thuriféraires avaient en effet perçu, à des degrés divers, que les femmes constituaient leur meilleur « agent de développement »  et en avaient tiré les conséquences : sans aller jusqu’à reconnaître dans Vincent Ferrier un lointain précurseur des « réunions non mixtes » qui ont récemment défrayé la chronique, il faut peut-être interpréter certains aspects de sa pastorale évoqués par plusieurs témoins, comme la possibilité donnée aux femmes de s’exprimer en dehors du cadre que leur imposait la communauté masculine ; de même, on observe qu’à de nombreuses reprises, ce sont les femmes qui prennent l’initiative, sans leur mari, avant leur mari, devant leur mari, malgré leur mari, de vouer une personne en détresse, qu’elle leur soit proche ou lointaine, à tel saint, et (ou) à la Vierge. Les femmes se sont ainsi trouvées en position d’accéder à une sorte de « ministère non ordonné », comprenant notamment le don de prophétie dont nous avons parlé plus haut et le charisme de « voueuse ». Ce pouvoir a parfois fini par échapper au contrôle des novi sancti eux-mêmes, comme on le voit avec Robert d’Arbrissel et Raoul de la Futaie, qui ont abandonné aux femmes, et d’abord aux plus puissantes, la conduite de leurs établissements, peut-être sous l’influence d’un modèle cornouaillais plus ancien, assez méconnu, où prédominait la dévotion mariale ; témoignent enfin de ce pouvoir féminin les derniers moments de Vincent Ferrier, devenu pour sa part le véritable prisonnier de l’escadron volant de la duchesse Jeanne.

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Il est impossible au vu de situations aussi contrastées, reflets de témoignages au demeurant dispersés chronologiquement entre le VIe et le XVe siècle, géographiquement entre la Basse et la Haute-Bretagne, et jusqu'aux confins bretons de la Normandie et du Maine, – de synthétiser notre propos de manière conclusive.

Les tenants du « roman national » breton ont parfois proposé des modèles féminins régionaux durables, comme celui basé sur un « matriarcat psychologique » : présenté par certains comme un héritage des anciennes sociétés celtiques, le phénomène continuerait de s’observer de nos jours, en particulier dans l’organisation et le fonctionnement des familles rurales et serait en outre, par compensation, à l’origine de la relative faiblesse en Bretagne du mouvement féministe des années 1970 ; mais ce matricentrisme est aujourd’hui largement révoqué en doute, d’autant que ses traces éventuelles dans le droit des personnes aux différentes périodes du Moyen Âge présentent entre elles de longues solutions de continuité, et tout autant aux époques moderne et contemporaine.

En revanche, la dévotion mariale, encore très vivante en Bretagne il y a quelques décennies, pourrait avoir reflété au Moyen Âge, à l’instar des autres formes régionales du culte de la Vierge, une certaine perception de la place et du rôle de la femme dans la société, en particulier à partir du XIIe siècle. Cette perception ne fut évidemment pas la même selon l’époque et le lieu considérés et, comme le souligne Georges Rupalio, il convient de prendre en compte la « lente élaboration du personnage multiforme de la Vierge, ou plutôt l’histoire de la configuration de ses fonctions » ; à cet égard, le culte marial s’inscrit dans un « système de valeurs » et, au-delà de son « perpétuel réaménagement », il est essentiel d’en relever « les éléments constitutifs et les combinatoires ».

Au reste, si comme l’écrit Annick Delfosse, « des constantes peuvent être dégagées, le modèle marial s’articulant essentiellement autour de deux axes principaux, à savoir la virginité et la maternité », ce modèle doit être interrogé avant de voir sa validité éventuellement confirmée pour servir à l’histoire des femmes en Bretagne au Moyen Âge ; mais c’est là une nouvelle recherche que nous fixons à plus tard.

 

André-Yves Bourgès

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